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Jeux de pistes dans La Belle Hortense

frPublié en ligne le 14 décembre 2015

Par Bruno DELIGNON

Portrait du romancier en épicier ?

1Si la marquise sort à cinq heures, Eusèbe, lui, attend huit heures pour ouvrir sa boutique. Cette ouverture coïncide avec celle de La Belle Hortense et nous invite à porter notre attention sur « la manière commerçante et agréable » dont l’épicier dispose sur le trottoir les casiers à légumes et à fruits : « en fourrant les plus visiblement pourris en dessous, ou en arrière, des autres, ceux qui restaient encore présentables »1. Faut-il considérer cette méthode comme une métaphore de la manipulation littéraire qu’entreprend l’auteur au moment même où s’ouvre son roman ? Se mettrait ici en place une dialectique de l’exhibition et de la dissimulation : il s’agirait de rendre visibles certains éléments du texte pour mieux en camoufler d’autres, ou moins ( ?) diaboliquement d’amorcer un jeu de cache-cache avec le lecteur, trop pressé de collecter certains indices, en négligeant d’autres. Si l’on se souvient comment quelques fragments de statue déplacés par un chat (fût-il poldève) conduisent l’inspecteur Blognard à des conclusions hâtives, on recommandera au lecteur une certaine prudence.

2Nous rapprocherons cette visibilité des indices (notamment intertextuels) d’un principe oulipien énoncé par Jacques Roubaud dans l’Atlas de littérature potentielle : « Un texte écrit suivant une contrainte parle de cette contrainte »2 ; de même un texte écrit en relation avec un autre texte parlerait de ce texte, tout le jeu3 reposant sur la nature des indices mis à la disposition du lecteur afin de déterminer ce texte-source : s’agit-il d’une référence à une œuvre précise ou, plus largement, aux caractéristiques d’un genre littéraire4 ? Rappelons enfin que la mise au point de Roubaud est intitulée : « Deux principes parfois respectés par les travaux oulipiens »5… Nous proposons ici, à partir de quelques indices visibles dans le texte, de suivre deux pistes qui nous conduiront à Paris et en Poldévie.

3Commençons par un petit détour par Londres, ou plus précisément par une incise du Grand Incendie de Londres :

La rue des Francs-Bourgeois est en sens unique ouest-est, la rue Vieille-du-Temple l’est nord-sud, et les voitures, sûres de leur bon droit dans ces rues étroites, arrivent au carrefour dans des dispositions souvent belliqueuses. Une maison, dent déchaussée, a été enlevée juste en face, laissant une façade aveugle et un espace où la municipalité, dans une crise de verdure, a planté deux infimes faux acacias qui brouillent juste assez la vue pour ne pas révéler à l’avance qu’ils le font. Comme il n’y a pas de feux rouges (réclamés depuis longtemps et depuis longtemps promis pour bientôt), les conditions idéales sont réunies pour des rencontres de séries automobiles indépendantes, comme on les aimait autrefois dans les discussions sur déterminisme et hasard, dont les manifestations extérieures vont du coup de frein violent au froissement de tôles avec, heureusement très rarement, l’affairement des piétons autour du SAMU ou de Police-Secours.6

4Pour qui a parcouru le premier chapitre de La Belle Hortense, cette incise apparaît comme une autre version, moins dramatique, de la description topographique du carrefour Citoyens-Vieille-des-Archives, haut lieu du roman, et indique le jeu de correspondances onomastiques entre la Ville du roman et Paris. Dès lors, muni d’un guide des rues parisiennes, le lecteur peut examiner à loisir les transpositions ludiques que le romancier a fait subir aux toponymes de la capitale française :

5– « croisement » de la rue des Archives et de la rue Vieille du Temple : rue Vieille des Archives ;

6– synonymie (ou proximité sémantique) et antonymie : rue des Citoyens (pour rue des Francs-Bourgeois), rue du Saut de la Chèvre (pour rue du Pas de la Mule), rue de la Modestie-Descendante (pour rue Montorgueil), square et rue des Grands-Édredons (pour square et rue des Blancs-Manteaux) ;

7– substitutions motivées par des rapprochements philosophiques ou littéraires : avenue Sextus Empiricus (pour avenue Montaigne), boulevard Marivaux (pour boulevard Beaumarchais) ;

8– anagrammes : rue des Milleguiettes (pour rue des Guillemites, à un e près).

9Échappent à ce meccano toponymique la très nervalienne Sainte Gudule (pour Notre-Dame des Blancs-Manteaux) et la rue de l’Abbé-Migne, apparue sur les plans de Paris en 1978 et dont le baptême constitue un des événements principaux du roman.

10Gageons que le lecteur aura même su trouver dans le texte même du roman les éléments qui le mettaient sur la piste de la parenté entre les deux villes : les quartiers parisiens du Marais et du Centre Pompidou sont repérables, le premier au détour d’une référence à Marin Marais, le second dans une interrogation anglo-saxonne et anagrammatique : Poudipon, where ?7.

11Ces jeux avec les noms ne se limitent pas aux seuls toponymes, ainsi l’anagramme est-il bien porté par les personnages : Georges Mornacier va devenir romancier grâce à sa collaboration avec l’inspecteur Blognard et l’éminent Jules-Philibert Orsells, spécialiste de l’Onthétique, offre, semble-t-il, quelques ressemblances avec un certain Philippe Sollers…

12Roubaud ne se limite pas à ces emprunts à la « vraie » ville de Paris, il emprunte au Paris imaginaire de Queneau la fameuse chapelle poldève, mausolée du Prince Luigi Voudzoï, emprunt dont il le dédommage en précisant qu’une des places de la capitale de la Poldévie s’appelle la place Queneleieff8. Suivons donc la piste poldève.

Hortense et Pierrot

13Le Lecteur présent dans La Belle Hortense a eu plus de chance que l’héroïne éponyme : il a lu (c’est lui qui l’affirme) Pierrot mon ami, alors qu’Hortense, pourtant habituée aux ruses de la Bibliothèque, risque d’obtenir l’ouvrage de Max Planck Einführung in der Theorie der Elektrizität und der Magnetismus… Elle aurait pourtant trouvé dans le roman de Queneau quelques utiles renseignements sur la Poldévie.

14Ce pays imaginaire inventé par Queneau, ou peut-être bien par certains des personnages eux-mêmes de Pierrot mon ami, est la patrie d’origine de plusieurs des personnages du roman de Roubaud : ce dernier emprunte d’ailleurs à l’onomastique poldève certaines de ces caractéristiques comme les terminaisons en -dzoï des patronymes masculins et surenchérit en introduisant une nouvelle finale en -skoï, et pour les personnages féminins, des finales patronymiques en -grmska ou en -jrmdza.

15J. Roubaud réalise surtout la prédiction d’un des personnages de Pierrot mon ami à propos de l’énigmatique chapelle poldève :

– Vous voyez, s’écria Pradonet, un beau jour votre prince Luigi, on viendra le déterrer comme les autres.

– Simple supposition. Et puis il aura eu quelques années de tranquillité.9

16Roubaud ne s’est pas contenté d’emprunter à Queneau sa chapelle et quelques noms10 : il ouvre son roman (revenons à Eusèbe) sur un exercice d’« observation » de la gent féminine qui rappelle à certains égards l’activité scopique des philosophes du Palace de la Rigolade, attraction à succès de l’Uni-Park, dont le propriétaire est un certain… Eusèbe Pradonet. Notons tout de même que l’épicier Eusèbe de Roubaud est plus exigeant que les voyeurs queniens et se livre à une activité classificatoire « dont l’intérêt n’échappera à personne »11.

17De même nos deux auteurs se sont ingéniés à jouer avec le modèle du roman policier pour mieux en désamorcer les exigences : l’enquête menée par Petit-Pouce et commanditée par Léonie dans Pierrot mon ami est inutile, puisqu’elle est fondée sur une fausse histoire inventée par Crouïa-bey pour justifier la « disparition » de son frère ; l’énigme est ailleurs : Queneau attise les soupçons du lecteur concernant l’origine véritable et la prétendue antiquité de la chapelle poldève12. Pierrot, en personnage quenien qui se respecte – c’est-à-dire conscient de son statut de personnage de fiction –, se livre dans l’épilogue du roman à quelques considérations :

il voyait le roman que cela aurait pu faire, un roman policier avec un crime, un coupable et un détective, et les engrènements voulus entre les différentes aspérités de la démonstration, et il voyait le roman que cela avait fait, un roman si dépouillé d’artifice qu’il n’était point possible de savoir s’il y avait une énigme à résoudre ou s’il n’y en avait pas…13

18Si nous suivons les « critères » du roman policier établis par Pierrot, nous trouvons bien dans La Belle Hortense un crime : l’affaire de la Terreur des Quincailliers, un coupable : Orsells, un détective, ou plutôt plusieurs détectives : les deux inspecteurs Blognard et Arapède, épaulés par Georges Mornacier, le Narrateur, et quelques « aspérités » dans leurs raisonnements. Tout semble donc pour le mieux dans ce monde possible de la fiction policière, mais c’est sans compter sur un chat, Alexandre Vladimirovitch, qui a déplacé quelques fragments d’une statue tombée d’une fenêtre et qui fait ainsi s’effondrer le brillant raisonnement de Blognard. Nous apprendrons dans L’Enlèvement d’Hortense que Carlotta, « lectrice compétente des romans d’Agatha Christie […] avait trouvé immédiatement la solution de l’énigme… »14

19Roubaud ne se contente pas du « déménagement » d’un monument d’une œuvre à l’autre, il crée entre les deux romans une série d’échos, de « rimes » thématiques et structurelles, jouant ainsi avec la conception qu’avait Queneau du « roman-poème »15. Quand Roubaud rime avec Queneau…

Notes

1 La Belle Hortense (1985), Seuil, coll. « Points », 1990, p. 10.

2 Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. « Idées », 1981, p. 90.

3 L’Auteur ne manque pas de signaler l’impression de déjà-vu ou de déjà-lu éprouvée par les personnages du roman ; ainsi, à propos de la rencontre dans le bus du jeune homme et d’Hortense : « Où les avait-elle déjà entendues, ou lues ? elle ne savait, et vous, cher Lecteur, qu’en pensez-vous ? » (p. 126).

4 On pourrait à propos de La Belle Hortense évoquer les genres du roman policier et du roman-feuilleton.

5 Oulipo, Atlas de littérature potentielle, p. 90. C’est nous qui soulignons.

6 J. Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, Seuil, 1989, p. 259. Nous avons souligné les termes communs à cet extrait et au paragraphe (p. 9-10) de La Belle Hortense.

7 La Belle Hortense, p. 11. Interrogation suivie d’une seconde question d’un touriste germanophone (« Giougo, wo ? ») qui doit demander son chemin pour le musée Victor Hugo…

8 Ibid., p. 38. C’est sous cette place que se situe le centre de la nappe de pétrole qui a enrichi la Poldévie ; de là à considérer l’œuvre quenienne comme un gisement, il n’y a qu’un pas que Roubaud s’empresse de franchir en empruntant à d’autres romans de Queneau certains éléments de l’histoire d’Hortense : les autobus T et Q rappellent l’autobus S des Exercices de style, Mme Croche, la concierge du 53, ressemble à la Mme Cloche du Chiendent (même goût pour les accidents de la circulation) et « Sainte-Gudule, un des joyaux de l’art gothique, comme la Sainte-Chapelle et le Panthéon… » est un clin d’œil à Zazie dans le métro. Terminons cette note par une suggestion cabalistique : qui nous dira pourquoi nos deux auteurs ont chacun un prénom et un nom de 7 lettres ?

9 Pierrot mon ami, Gallimard, coll. « Folio », p. 110.

10 La cousine Muche de Paul, le marchand de journaux quenien, prête son nom à une habitante du 53 dans La Belle Hortense, Saint-Mouëzy sur Eon est une localité commune aux deux romans…

11 La Belle Hortense, p. 13.

12 Signalons simplement : la curieuse ignorance des anciens employés du Palace de la Rigolade à propos de l’existence de la chapelle poldève ; l’étrange similarité phonétique Voudzoï/Voussois et la chute de cheval dont furent victimes ces deux ( ?) personnages. Que les queniens nous pardonnent ce qui leur semblera sûrement des évidences.

13 Pierrot mon ami, p. 211-212.

14 L’Enlèvement d’Hortense (1987), Seuil, coll. « Points », 1991, p. 58.

15 Voir notamment R. Queneau, « Technique du roman », dans Bâtons, chiffres et lettres, Gallimard, coll. « Idées », 1965, p. 27-33.

Pour citer cet article

Bruno DELIGNON (2015). "Jeux de pistes dans La Belle Hortense". Revue Cahiers Roubaud - Textes critiques | La Licorne, 1997 | Études.

[En ligne] Publié en ligne le 14 décembre 2015.

URL : http://roubaud.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=109

Consulté le 21/09/2017.

A propos des auteurs

Bruno DELIGNON

  AMN puis ATER à la Faculté des Lettres et des Langues de l’Université de Poitiers ; a entrepris une thèse sur la curiosité en France au XVIIe siècle.




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Dernière mise à jour : 16 janvier 2017

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