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Tombeau de Diogène d’Œnoanda

frPublié en ligne le 09 février 2016

Par Jacques Roubaud

1@ 1. Dans l’antiquité classique on donnait le nom de Lycie à une partie de la région sud-ouest de la Turquie, où la côte montagneuse plonge dans la mer en face de Rhodes. C’est une région principalement montagneuse, mais en ces temps anciens (« et ceci se passait en des temps très anciens », comme dit le poète), si proches encore de l’âge d’or, elle était bien boisée et peu infertile.

2@ 2. Les Lyciens originaux n’étaient pas grecs. Ils avaient leur propre alphabet qu’ils trouvaient très beau et ils s’en servaient pour noter leur propre langage, qu’ils ne trouvaient pas si mal non plus. Ils persistèrent dans ce particularisme obsolète jusqu’à l’époque d’Alexandre le Grand et, grâce à leur sentiment intime de l’indépendance lycienne joint à une organisation coopérative efficace en ligue de villes fédérées, ils parvinrent à repousser de longs siècles les tentatives grecques de colonisation et de marché commun. Ils avaient été soumis au VIe siècle à l’autorité relativement bénigne des rois de Perse mais sans que ceux-ci touchent un cheveu à leur autonomie et à l’autochtonité de leurs princes.

3@ 3. L’arrivée d’Alexandre apparut d’abord comme un simple échange de suzerains. A sa mort la Lycie fut attribuée à Antigonos mais peu après passa sous l’autorité des Égyptiens Ptolémées, et les Lyciens demeurèrent leurs vasseaux pendant une bonne partie du troisième siècle av. J.-C. Hélas, pendant toutes ses tribulations la langue lycienne finit par s’affaiblir et disparaître au profit de l’anglais, je veux dire du grec ; les Lyciens commencèrent à se sentir grecs et à constituer une partie, modeste mais conséquente, du monde grec.

4@ 4. Ils réactivèrent la ligue lycienne, lui donnant une constitution originale qui semble avoir été fort différente de celles des cités grecques avant, pendant et depuis [Chilton, dont je m’inspire, écrivit pendant la dictature des colonels]. L’idée essentielle était celle de la représentation proportionnelle des cités au niveau fédéral. D’après Strabon, il y avait dans la ligue lycienne 23 villes, la plus grande avait 3 voix à l’assemblée fédérale, les villes moyennes deux et les plus petites, une seule. L’assemblée élisait le Lyciarque (par un scrutin majoritaire à 6 tours, vraisemblablement, et à bulletins secrets (sur papyrus)) ; elle choisissait son conseil exécutif, légiférait sur toutes les questions de politique internationale et fixait les impôts dus par chaque cité.

5@ 5. Tout allait pour le mieux en Lycie.

6@ 6. Œnoanda – Œnoanda ne faisait pas partie de la ligue au moment de sa fondation. Ses pères fondateurs n’étaient probablement même pas des Lyciens. Elle se dressait, orgueilleuse, toute petite et isolée à l’extrême bordure nord, escarpée, de la Lycie, dans la région appelée Cabalie.

7@ 7. Diogène d’Œnoanda – Diogène d’Œnoanda appartenait à une des familles les plus distinguées de la cité, attestée dès les premières années de l’Empire (romain). Son nom était sans doute Flavianus Diogène, si on ne se trompe pas de Diogène.

8@ 8. Aux alentours de l’année 200 ap. J.-C. Diogène d’Œnoanda décida de transmettre aux générations futures ce qu’il considérait le plus digne d’être préservé pour les nombreux siècles vraisemblablement à venir. Il était vieux.

9@ 9. « Arrivé maintenant au crépuscule de mon existence à cause de la vieillesse … et cetera, mais prêt à quitter cette vie en chantant allè­grement pour la plénitude de … [illisible] » ; il était brusquement par­venu aux portes de la mort à cause d’un sévère mal au ventre.

10@ 10. « étant si malade, proche de la mort à cause de douleurs de ventre qui m’épuisent, une crise particulièrement sévère m’abattant, incertain de ma survie, et si je survis j’accepterai avec reconnaissance ce que la vie m’offre encore, mais si je ne survis pas …[illisible] ».

11@ 11. Il décida de transmettre aux générations futures le message du philosophe Épicure.

12@ 12. Toute sa vie il avait adhéré aux doctrines philosophiques épukuriennes.

13@ 13. [J’écris « épikuriennes » pour éviter la confusion avec la caricature chré­tienne de cette doctrine, telle que les siècles nous l’ont imposée, jusque dans la langue de tous les jours].

14@ 14. Il avait des amis de même persuasion un peu partout, à Athènes, à Thèbes, à Chalcis, à Rhodes. Saisi d’un vif désir d’apporter le message sauveur et consolateur à tous ceux qui passeraient les siècles des siècles au centre même des choses locales, c’est-à-dire sur la place du marché d’Œnoanda, désireux de venir en aide philosophique (donc éthique) non seulement aux citoyens de sa cité mais aussi bien aux étrangers, tant ceux qui étaient alors vivants alors que ceux qui alors étaient encore à naître, il décida de présenter son message sous forme monumentaire et de graver (de faire graver sans doute) une immense et grecque inscription.

15@ 15. « La grande majorité des hommes est aujourd’hui comme frappée de peste, malade d’opinions fausses concernant la nature des choses [le christianisme est-il visé ? on le pense] et le nombre de ceux qui sont ainsi malades ne cesse de croître – car en copiant leurs idées les uns sur les autres ils attrapent la maladie comme des moutons. Comme il est naturel et juste que j’apporte mon aide à ceux qui viendront après moi (et ils font partie des miens même s’ils ne sont pas encore nés), comme il est naturel de faire un geste de bonté et d’assistance aux étrangers qui viennent et vivent parmi nous, j’ai souhaité ériger cette colonnade afin de proposer publiquement les remèdes dont je dirai en un mot qu’ils sont de toute nature et y seront révélés.

16@ 16. Toutes les terreurs qui nous étreignent sans raison j’ai abolies ; en ce qui concerne les douleurs certaines je les ai éradiquées et celles qui sont inévitables je les ai réduites à leur plus simple expression, rendant leur sévérité infinitésimale ».

17@ 17. Ainsi fut fait. Le message était long, se déroulant sur plus de quarante mètres et sur trois hauteurs de colonne.

18@ 18. Et là, pendant un siècle et demi environ, l’inscription demeura, visible à tous. En tant que document sur le monde gréco-romain, elle est unique. On ne connaît de vestiges d’aucun autre exemple d’une telle vaste chaire doctrinale en un lieu public, offrant aux yeux de tous son discours, son sermon immuable, jour après jour de marché, saison après saison, année après année. Il est vraisemblable qu’il n’en a jamais existé d’autre.

19@ 19. Le triomphe de la secte chrétienne (les Moons de l’Antiquité) amena la disparition (souvent par destruction violente) des communautés épikuriennes. Dès la fin du quatrième siècle, l’épikurisme avait pratiquement été éradiqué.

20@ 20. Le mur de Diogène d’Œnoanda fut abattu.

21@ 21. Peut-être sur ordre de quelque évêque, tel celui qui provoqua, à Alexandrie, le lynchage d’Hypatie, martyre de la philosophie.

22@ 23. Le site archéologique d’Œnoanda fut découvert en 1841 par messieurs Hoskyn et Forbes.

23@ 24. En 1884 messieurs Holleaux et Cousin mirent à jour 5 frag­ments, qui provenaient selon toute vraisemblance d’une inscription contenant des éléments de la doctrine épikurienne. Ils firent la chasse aux morceaux et en publièrent des transcriptions. L’exploration dura quelques années, puis s’arrêta, pour des raisons historiques variables et diverses sur lesquelles point n’est besoin de s’étendre exagérément.

24@ 25. En 1962 Chilton, comme il l’indique dans son ouvrage, fut le premier, depuis 1895, à revenir sur place à la recherche du testament de Diogène. Il publia son bilan en 1967.

25@ 26. Dans sa splendeur pristine l’inscription oenoandienne de Diogène devait offrir une vision grandiose : au moins 120 colonnes de texte sur marbre s’étendant sur plus de quarante mètres, avec une rangée parallèle additionnelle au-dessus et peut-être encore du texte plus haut.

26 @ 27. Ce fut un magnifique exemple de « land art » philosophique.

27@ 28. Chilton se demande quelle avait bien pu être la réaction des concitoyens de Diogène, combien d’entre eux faisaient une pause pour lire, après achat et marchandage de figues, miel, fromages et huiles (nourritures des sobres épiKuriens) et quelle pouvait être leur réaction, s’ils le faisaient.

28@ 29. Nous n’avons aujourd’hui qu’une fraction mutilée de son œuvre, mais nous pouvons cependant nous faire une idée assez nette du vieil homme qui la conçut, il y a presque 1800 ans.

29 @ 30. C’était un admirateur authentique et éclairé de la doctrine d’Épicure, et un croyant passionné en la valeur du message qu’elle véhiculait. Il consacra beaucoup de son temps et de son argent à essayer de la transmettre. Il n’est pas un penseur original (ce qui de toutes façons n’était pas son but), mais sa connaissance de l’enseigne­ment épikurien était vaste. Bien que seulement la moitié environ de l’inscription demeure (et une partie un peu plus faible est déchiffrable) elle contient des réfé­rences et des présentations remarquablement exactes à la plupart des doctrines de base de l’ÉpiKurisme, et on y trouve souvent des argu­ments qui ne sont pas connus ailleurs.

30@ 31. Diogène avait une remarquable connaissance des pré-socratiques et il se pourrait que son erreur à propos d’Aristote dans le fragment 4 n’en soit en fin de compte pas une. Comme il écrivait au deuxième siècle After shave (I mean Christ), une bonne partie de la partie polémique est consacrée à la réfutation des thèses stoïques et c’est une tâche qu’il remplit avec astuce et causticité.

31@ 32. Il nous laisse l’impression d’un vieil homme plutôt sympa­thique qui peut faire preuve à certains moments à la fois d’un sens aigu de l’argumentation et nous offrir des éclairs d’humour sardonique. Il est plein du cosmopolitisme de son âge, anxieux de venir en aide à ses concitoyens et à tous les visiteurs d’Œnoanda, et de montrer par la même occasion que la Lycie n’est pas une province attardée de l’Empire (ah mais !).

32@ 33. Il peut parfois se montrer répétitif et un peu bavard, mais ces défauts n’apparaissent que dans l’introduction et sont peut-être dus aux effets du grand âge compliqué du mal de bide. Presque partout son exposé est sérieusement argumenté, concis et composé en un grec clair et correct.

33 @ 34. Depuis la mise au point de Chilton, un Écossais, monsieur M. F. Smith, s’est dévoué à Diogène. Il est revenu sur le site, a retrouvé et re-retranscrit ceux des morceaux vus par les chercheurs des premières visites qui n’avaient pas été emportés pour servir de pierres dans les maisons des paysans du coin. Il a retrouvé quantité de nouveaux fragments, qu’il déchiffre avec patience et publie à l’occasion.

34@ 35. Il est à remarquer que tout ce qui est connu de l’inscription de Diogène, son corps philosophique fracassé et battu par l’océan des âges (où on ne saurait jeter l’ancre un seul jour) a été retrouvé à la surface du sol ; il n’y a eu aucune fouille sérieuse ; le lieu n’est pas protégé et les autorités turques ne montrent guère d’empressement pour y faciliter les recherches. Et malgré tout, dirions-nous

35@ 36 - le ( ?) … des rochers :
et, de là, la mer
n’est plus parvenue à l’engloutir et à le jeter à nouveau.
Il fut donc écrasé, comme on peut le penser, et avala de l’eau ;
il s’écorcha en tombant sur les pierres
rongées par le sel.
Il traversa donc à la nage, et, peu à peu,
dans les moments où il était porté $par$ les vagues,
(il…). Il fut à grand-peine sauvé, proprement écorché sur tout son corps.
Sur le promontoire (…) donc, il $passa$ là,
ensuite, le jour (…) et la nuit suivante,
et à nouveau un jour jusqu’au soir,
épuisé par la faim et par ses $blessures$.
@ 37. Or nous $savons$ désormais
que le hasard transforme en bien
cela du moins que vous déterminez
$conformément à la raison, avec clarté
$. Il est mort en effet, votre héraut
qui $vous$ a sauvés :
mais ensuite la fortune …

36______________________________

37Note – Vie d’après Chilton : Diogenes of Œnoanda (1967) [ – traduction du fragment final d’après Laks-Millot (1976)].

Pour citer cet article

Jacques Roubaud (2016). "Tombeau de Diogène d’Œnoanda". Revue Cahiers Roubaud - 1994 | Textes de Roubaud | Le Tombeau poétique en france.

[En ligne] Publié en ligne le 09 février 2016.

URL : http://roubaud.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=292

Consulté le 23/11/2017.

A propos des auteurs


1994 - Dans cette rubrique figurent des textes donnés par Jacques Roubaud à des publications de La Licorne et des textes (inédits ou difficiles d'accès) qu'il nous a autorisés à reproduire



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Dernière mise à jour : 16 janvier 2017

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