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UNE CHAMBRE D’ECHOS : L’EPITHALAME DE GEORGES PEREC POUR ALIX CLEO BLANCHETTE ET JACQUES ROUBAUD

frPublié en ligne le 28 août 2018

Par Alain Chevrier

1Georges Perec, qui a été introduit à l’Oulipo par Jacques Roubaud, a écrit un épithalame à l’occasion du mariage de son ami.

2Nous rappellerons les formes de poèmes à contraintes auxquelles ce genre a succédé, puis nous donnerons une analyse de ce poème, constamment rapportée au premier texte qui en est le modèle. Enfin, nous relèverons l’écho que ce texte a eu dans les œuvres de ses deux destinataires, et ses prolongements à l’Oulipo ou dans sa périphérie.

3L’on pourra ainsi mieux apprécier le renouveau du genre qu’a permis l’application de la contrainte littérale, et la réussite esthétique à laquelle est parvenu cet auteur.

CONTRAINTES LITTÉRALES ANTÉRIEURES

4Perec est venu tard à la poésie, en développant diverses contraintes littérales. Il a commencé avec des contraintes molles appliquées à la prose, au premier chef le lipogramme (La Disparition, 1968), puis la contrainte iso- ou monovocalique (Les Revenentes, 1972). Il a exploré ensuite des contraintes littérales dures comme le palindrome et le pangramme, et surtout il a créé le genre du poème hétérogrammatique, des anagrammes fondées sur des alphabets partiels, dont Ulcérations et Alphabets1. Dans une troisième étape, il a proposé des contraintes littérales semi-dures ou semi molles : la belle absente, puis le beau présent.

5La belle absente, proposée dans une lettre envoyée à sa compagne absente, est un poème fondé sur un nom propre, qui associe le pangramme et une sorte d’anti-acrostiche : chaque vers est un alphabet partiel ne contenant pas la lettre correspondante du prénom, et, comme le pangramme, doit être le plus économe en lettres possible. Le beau présent, qui en dérive immédiatement, et ne descend donc pas directement du lipogramme, est un lipogramme composé avec l’alphabet partiel constitué des seules lettres du nom du destinataire. Nous avons confirmé que la belle absente comme le beau présent sont des inventions formelles dues à Perec lui-même2. L’épithalame est un beau présent sur les deux noms de personnes à l’occasion d’un mariage.

RAPPEL HISTORIQUE DU GENRE

6Dans la préface qu’il donne lorsqu’il rassemble ses trois épithalames pour la Bibliothèque oulipienne n° 19, Perec propose une brève définition, ainsi qu’une une généalogie : « L’épithalame est un texte de circonstance destiné à accompagner les époux jusqu’au lit nuptial, en faisant l’éloge de leurs vertus, en remerciant les Dieux qui les ont fait se rencontrer et en évoquant les félicités qui les attendent »3. L’étymologie du mot est en effet épi–thalamos, qui veut dire « sur / la chambre ». Ce poème était chanté après le festin, devant la chambre des mariés lors de la nuit de noces, par un chœur de jeunes filles vierges. C’était un appel aux divinités, pour favoriser la fertilité.

7Les conventions du genre sont bien établies depuis la Renaissance : 1. Le contexte du mariage est présenté ; 2. Les personnages sont le mari et la femme, et le poète les célèbre ; 3. Les événements du jour du mariage sont décrits ; 4. Des citations et des topoi classiques sont insérés.

8Pour définir les lois du genre, nous nous tournerons vers un des derniers ouvrages de poétique qui lui fait allusion, celui de Domairon (1804) : « L’Épithalame, mot qui vient du grec, et qui signifie chant nuptial, est un petit poème fait à l’occasion d’un mariage. Il a deux parties essentielles : l’une comprend les louanges qu’on donne aux nouveaux époux, et l’autre, les vœux qu’on fait pour leur bonheur »4. Le recours à la mythologie est indiqué : « Ce petit poème n’a point de règles particulières pour le nombre, la mesure, et la disposition des vers. Tout ce que l’on peut dire relativement à la forme de l’épithalame, c’est qu’il doit y avoir un ou deux vers intercalaires, répétés par intervalles, et qui font une espèce de refrain »5.

9À l’époque, les poèmes consacrés au mariage de Napoléon et de Marie-Louise d’Autriche (1810) seront foule. Par la suite, le genre a décliné et disparu, tandis que la chanson de noces, d’origine médiévale et populaire, perdurait.

10Retenons ces deux traits : que l’épithalame est un petit poème, et qu’il est un poème de circonstance.

11Quant à sa généalogie, Perec se borne à un simple name-dropping :

C’est un genre qui, semble-t-il, se perd dans la nuit des temps et dans lequel se sont illustrés, en vrac et entre autres, Catulle, Claudien, Stace, Salomon, Sapho, Théocrite, Buchanan, Ronsard, Malherbe, Scarron, Marini, Pindare, Anacréon, Alcman, Stésichore, Ausone, Sidoine et Guillaume Apollinaire, Ennodius, Fortunat, Spenser, Shakespeare, Ben Johnson et John Donne6.

12Ces noms, donnés « en vrac », c’est-à-dire dans un mélange de séquences chronologiques et géographiques, nous paraissent issus d’un article de dictionnaire sur le mot « Épithalame ». Le Nouveau Larousse illustré du XXe siècle est le plus complet. Il aligne : Alcman, Sapho, Stésichore, Pindare, Anacréon, Théocrite, Catulle, Stace, Ausone, Claudien, Sidoine Apollinaire, Ennodius, Fortunat, Ronsard, Scarron, Malherbe.Le Dictionnaire de la conversation et de la lecture ajoute Buchanan et Marini : « Dans les temps modernes, Buchanan, Ronsard, Scarron, Malherbe, Marini… ». Perec a ajouté Salomon, à qui est attribué le Cantique des cantiques. Les auteurs anglais en fin de liste peuvent provenir d’autres lectures7 (une traduction de John Donne était dans sa bibliothèque) ou de discussions avec Roubaud ou Harry Matthews. Et il a glissé un amusant calembour qui fait se télescoper Sidoine Apollinaire et le poète moderne du même nom8.

LE CROISEMENT AVEC LA CONTRAINTE

13Perec refonde ce genre sur une contrainte littérale, le lipogramme, qu’il a pratiqué en prose dans La Disparition, et en vers, dans les « beaux présents » :

Le principe des beaux présents est très simple, c’est une contrainte qui aurait pu exister – on se demande pourquoi elle n'a pas existé depuis le moyen âge, depuis l’époque des Grands Rhétoriqueurs – et qui consiste à écrire un texte sur quelqu’un en se servant uniquement des lettres de son nom.

14Les ouvrages de Paul Zumthor étaient une révélation en ces beaux temps du structuralisme, qu’il s’agisse de La Lettre et l’énigme ou de son anthologie des grands rhétoriqueurs (mais ceux-ci ne jouaient qu’avec les syllabes des noms).

La nature même des épithalames m’a semblé efficacement s’adapter à une technique oulipienne récente, celle des « Beaux présents » : quoi de plus opportun, en effet, que d’offrir en présent aux mariés un texte construit à partir des seules lettres de leurs noms réunis ? C’est comme si le mariage les faisait entrer dans une langue à eux seuls connue9.

15L’épithalame lipogrammatique converge avec deux types de contraintes littérales anciennes : d’une part, les acrostiches doubles, sur deux noms, masculin et féminin, soit à la suite, comme chez François Villon10, soit le second nom à la césure, comme chez Marc Papillon de Lasphrise11, soit sur les deux bords externes du poème, comme l’acrostiche double de Robert Desnos12 (repris par Roubaud13) ; et d’autre part les anagrammes sur les deux noms d’un couple à l’intérieur ou à la fin de nombreux sonnets renaissants ou baroques. Mais dans tous ces exemples, les jeux de lettres ne sont que des parties rapportées dans le poème, pour ne pas dire des ornements, et ils ne régissent pas l’ensemble des lettres du poème.

16L’alphabet partiel sur lequel est construit ce poème comporte non seulement toutes les voyelles (a, e, i, o, u) et 12 consonnes (b, c, d, h, j, l, n, q, r, s, t, x), soit 17 lettres sur 26 (65 % du total), mais encore celles-ci sont les plus fréquentes, puisqu’elles se retrouvent toutes dans esartinuloc, sauf le x. Cette contrainte littérale est donc molle ou douce.

17Il persiste quelques erreurs, comme dans d’autres pièces du volume, qui sont signalées par les éditeurs : le p de campagne, steppes, le m de Testament, le k de Delikatessen, et le g de Berger14. Elles nous semblent ici dépourvues de sens, et être involontaires15, l’auteur n’ayant pas l’infaillibilité du correcteur automatique apparu peu après.

REMARQUES TITROLOGIQUES

18Le « Cahier bleu » où Perec a recopié six beaux présents et deux épithalames contient celui à Roubaud : « Le Pacte / À Jean-Luc et Titi Parent 10.2.80 », « À Claude Berge 7.4.80 », « À Marie-Jeanne Hoffenbach 7.4.80 », « À France Mitrofanoff 7.4.80 », « À Marc Cholodenko 11 mai 1980 », « À Frank Venaille 14.05.80 », « Épithalame / à Sophie Binet et Michel DominaultChambroutet 24 mai 1980 », « Élégie de Pierre et de Denise Getzler [7-6-80] », « Épithalame, Écrit en l’honneur des noces de Jacques et d’Alix-Cléo [15-6-80]16 ».

19Le premier épithalame, sous le même titre générique Épithalame, avec en épigraphe « À Sophie Binet et Michel Dominault », fait suite aux quatre beaux présents précédents publiés sans titre, avec leurs dédicaces en épigraphe, dans « Cinq poèmes », dans L’Anthologie arbitraire d’une nouvelle poésie 1960-1982 : trente poètes (1983), rassemblée par Henri Deluy17. Il est republié dans le fascicule de la Bibliothèque oulipienne au titre générique Épithalames (1982) sous le titre de « Épithalame de Sophie Binet et Michel Dominault »18.

20Pour sa première publication, dans Épithalames, le second épithalame voit son titre changé : Texte lu aux noces dAlix-Cléo Blanchette et de Jacques Roubaud. On y reconnaît une extension au titre de la contrainte,où le x du nom Alix met la puce à l’oreille. Cette extension était probable dans le cas d’un beau présent pour un couple (Le Pacte / À Jean-Luc et Titi Parent), et évidente dans le poème bivocalique dédié à un autre couple marié (Élégie de Pierre et de Denise Getzler).

21Le troisième épithalame de la Bibliothèque oulipienne aura aussi un titre qui suit la contrainte : Noce de Kmar Bendana & Noureddine Mechri. Il ne semble pas avoir été noté que dans Épithalame de Sophie Binet et Michel Dominault, le mot Épithalame, maintenu, ne respecte pas la mise sous contrainte du titre puisqu’il a un p, tandis que « de » remplace « à » : une négligence de l’auteur ?

L’ÉPITHALAME ET SON HYPOTEXTE

22Perec donne les dates de ces poèmes19, et indique que le second épithalame, Texte lu aux noces d’Alix-Cléo Blanchette et de Jacques Roubaud (15 juin 1980), est non seulement écrit peu après le premier, l’Épithalame de Sophie Binet et Michel Dominault » (le 24 « mai » 1980), le mois précédent, mais d’après lui : « Les deux premiersdes trois épithalames ici rassemblés ont été conçus selon le même principe et peuvent être considérés comme la traduction d’un même poème selon deux alphabets différents »20.

23L’auteur pratique un type d’intertextualité ludique et d’intermétricité à l’intérieur même de son œuvre21. Il en résulte une structure commune aux deux premiers poèmes, qui se découpe en huit sections correspondant aux strophes. Nous présenterons l’hypotexte et l’hypertexte à la suite en numérotant les vers correspondants.

1) Présentation du couple

En ce beau samedi de mai
Sophie s’est unie à Michel
Et Michel s’est uni à Sophie

Alix-Cléo s’est unie à Jacques
et Jacques s’est uni à Alix-Cléo

24Les noms de la femme et de l’homme sont donnés dans l’ordre prescrit par la courtoisie, comme dans le titre de ces épithalames (ce n’est pas le cas dans les deux beaux présents), puis ils sont répétés dans l’ordre inverse, comme pour montrer la transitivité de cette relation.

25La dénomination générique « Texte lu » rappelle un des derniers épithalames modernes, le Poème lu au mariage d’André Salmon, par Apollinaire.

2) Comparaisons amoureuses

26Des listes apparaissent, la première étant même marquée par un décalage vers la droite :

Ils se sont unis
et maintenant ils sont ensemble (1)
comme Aucassin et Nicolette (2)
et comme le pain d’épices et le miel
 la main et le piano
 la table et la chaise (3)
 la soupe et la louche
 la tanche et l’hameçon
 la science et le doute (4)
 la plume et le dessin
 la colombe et le millet
 l’hôpital et le silence
 la chandelle et la bouillotte
 la tisane et la madeleine
et même le couscous et les pois chiches

C’est une heureuse coïncidence
et c’est ainsi qu’aujourd’hui
Ils sont tous les deux solidaires et alliés (1)
à l’instar de l’oiseau et de la branche
d’Aucassin et Nicolette (2)
de la table et de la chaise (3)
de la science et du doute (4)
du désert et de l’oasis
du chêne et du tilleul
de l’encre et du récit
du jour et de la nuit
de l’oubli et de la trace
de l’abeille et de l’érable

27Le poète reprend des vers entiers ou des segments de vers du premier morceau (de 13 vers) dans le second (de 10 vers) dès lors qu’ils peuvent eux aussi obéir à la nouvelle contrainte. Ou bien il a recours à des équivalents, des synonymes, à commencer par les déclencheurs de la liste, « comme » et « à l’instar ». Cette transposition évoque la définition de la traduction proposée dans le titre l’ouvrage de Umberto Eco sur ce sujet, Dire presque la même chose, qui parle des « pertes » et des « compensations » au cours de cette opération22.

28Enfin, l’auteur peut ne plus suivre le parallélisme : alors que les images du premier poème relèvent du quotidien, les images des trois vers précédant le dernier vers du second poème relèvent d’une isotopie « littéraire », et en même temps photographique, désignant Alix-Cléo, tandis que « l’érable » a tout l’air de renvoyer à sa nationalité canadienne.

29Cette deuxième partie est une liste poétique, accumulant des comparaisons dans un inventaire à la Prévert. Ces comparaisons, filtrées par la contrainte littérale, sont esquissées dans le beau présent À Jacques Poli dans ce passage : « où le seuil s’accouple à l’escale, le soleil à l’éclipse, l’opuscule à la scolie, le palais à la coupole ». Il n’est pas exclu que Perec ait eu connaissance de la liste d’images surprenantes que donne Germain Nouveau dans un poème « érotique » qu’admiraient André Breton et Paul Éluard, Le Baiser (III) :

« Tout fait l’amour ». Et moi, j’ajoute,
Lorsque tu dis : « Tout fait l’amour » :
Même le pas avec la route,
La baguette avec le tambour,

Même le doigt avec la bague,
Même la rime et la raison,
Même le vent avec la vague,
Le regard avec l’horizon.

Même le rire avec la bouche,
Même l’osier et le couteau,
Même le corps avec la couche,
Et l’enclume sous le marteau23. […]

3) Le hic et nunc de la cérémonie

30Le temps, dans les deux sens du mot, et le lieu du mariage sont décrits.

C’est une matinée délicieuse (1)
le soleil illumine la campagne (2)
les abeilles butinent
un papillon se pose délicatement à côté d’un mimosa
les moutons bêlent
des cloches tintent au loin
tout est calme et paisible

C’est un joli jour de juin (1)
le soleil brille au-dessus de l’île de la Cité (2)
les bouquinistes écoutent sur leurs transistors les sonates du Rosaire de Heinrich Biber
les touristes accablés escaladent les escaliers du Sacré-Cœur
rue de la Huchette, des Hollandais*es en blue-jeans jouent du banjo et du biniou

31Autant dans le premier épithalame cette partie est pastorale, idyllique, autant dans le cas d’Alix-Cléo et de Roubaud, elle est citadine, parisienne. Bêlements et bruits de cloches semblent remplacés par la radio et la musique de rue, et la « faune » est très différente.

32La rencontre d’un papillon et d’un mimosa est plausible. Mais que des bouquinistes écoutent ce morceau de musique baroque relève des « mondes possibles » engendrés par la contrainte, et plus encore que des touristes hollandaises (sur le « Cahier bleu » il avait écrit des Hollandais et des Irlandais24) jouent du banjo et du biniou.

4)Levaste monde alentour

33Nous avons marqué d’un numéro les vers « traduits » dans le second épithalame, le point d’interrogation marquant les vers sans correspondant.

Tout au bout du petit bois commence la planète immense (1)
ses lacs ses océans ses steppes (2)
ses collines ses plaines ses oasis (3)
ses dunes de sable (4)
ses palais ses musées ses îles ses escales (5)
ses belles automobiles luisantes sous la pluie (6 ?)
ses salutistes en capelines blanches chantant des psaumes pendant la nuit de Noël (7)
ses notables en chapeau melon tenant conseil au Tabac de la place Saint-Sulpice (8)
ses capitaines à moustaches embaumant le patchouli et le lilas (9)
ses champions de tennis s’enlaçant à l’issue du match (10)
ses Indiens à calumet assis à côté du totem en bois de santal (11)
ses alpinistes à l’assaut du Popocatepetl (12)
ses canoëistes enthousiastes descendant le Misssissipi ( ?)
ses Anabaptistes commentant la Bible en hochant malicieusement la tête (13)
ses petites Balinaises dansant dans les plantations de cacao (14)
ses philosophes à bonnet pointu discutant de la pensée de Condillac 
dans des salons de thé désuets (15)
ses pins-ups en maillot de bain montant des éléphants dociles (16)
ses Londoniens impassibles annonçant un petit chelem à sans-atout (17)

Tout autour de nous s’étale la terre entière (1)
ses océans insondables
ses lacs, ses steppes, ses cours d’eau (2)
ses collines et ses toundras (3)
ses dunes de sable (4), ses trésors cachés, ses îles, ses escales (5)
son or noir et sa houille blanche
ses bauxites et ses terres rares (6 ?)
ses basiliques, ses châteaux hantés, ses donjons écroulés (4’)
ses salutistes en rain-coat rose bonbon chantant des cantiques le soir de Noël (7)
ses notaires à besicles lisant à la lueur des quinquets leur journal du soir (8)
ses colonels en retraite tenant conseil au Tabac de la rue Saint-Louis-en-l’Ile (9)
ses noceurs en débandade sortant à l’aube de boîtes de nuit désuètes (10)
ses Cosaques à l’œil bridé descendant l’Iénisséi sur des canots en écorce
de bouleau (11)
ses excursionnistes en bérets basques à l’assaut du Ballon d’Alsace (12)
ses Jansénistes austères récitant l’Ancien Testament (13)
ses danseuses de cirque debout sur leurs destriers obéissants (14, 16)
ses docteurs-ès-lettres discutant des articulations judéo-chrétiennes dans le 
discours hölderlinien (15)
ses Irlandaises obèses achetant de la bière en boîte et des cornichons au sel 
dans un Delikatessen du Bronx (17)

34Le schéma des répétitions montre la quasi-correspondance biunivoque entre les vers de ces deux poèmes.

35Cette liste poétique, qui décrit le monde alentour, est encore plus longue que celle des comparaisons. Elle associe de façon encyclopédique des métiers, souvent improbables, des monuments, et des habitants de diverses contrées géographiques, comme les plans multipliés d’un film documentaire. Ces longs vers ou versets, d’allure croissante (le dernier vers est le plus long en nombre de signes typographiques) et ces listes rappellent ceux de poèmes de Whitman, de Maeterlinck, ou de Cendrars. La liste des métiers évoque certaines listes de métiers improbables de Saint-John Perse. Comme dans la Prose du Transsibérien de Cendrars et dans Zone d’Apollinaire, on a là un exemple de poésie cosmopolite et « simultanéiste ».

36Là encore, on peut s’interroger sur la possibilité du costume de « salutistes en rain-coat rose bonbon » et plus encore de leurs « capelines blanches », sur l’existence de « philosophes à bonnet pointu » et de « besicles » au xxe siècle. La dimension humoristique n’est pas absente, par exemple lorsqu’il se moque des religieux et des intellectuels (Approche de Hölderlin de Heidegger était un must).

37On trouvait déjà ces longs vers descriptifs dans un beau présent,« Élégie de Pierre et Denise Getzler », appartenant à un autre genre poétique, un poème sur le deuil. Elle avait été écrite la semaine précédente, 7 juin 1980 :

Les indigènes de l’Iénisséi en pelisse de genette et de petit-gris désignent
les spleepings enneigés plein de PDG en gilets et d’égéries en dentelles
des Nigériennes tressent des gris-gris sertis de perles et de dents de serpent
des rentières dignes de pitié s’éprennent de gendres endettés
des Silésiens en petite reine prennent les pistes en sens interdit25

38Dans celle-ci il alignait une longue liste anaphorique sur « le réel », avec pour embrayeur « plein de », comportant des objets quotidiens, puis des métiers improbables, dans un inventaire à la Prévert :

il est plein de relents de pipe éteinte
de restes de rillettes, de literies reprisées,
de petites tiges de persil, de litres de treize degrés,
plein de peignes et d’épingles
plein de stèles de sel
plein de pépites et de teignes et de lentes
plein de pitres et de gredins
 de reîtres et de drilles
 de dentistes de sergents en détresse
 de lingères de négriers […]

39Et il donne même une liste négative, en « ni, ni », portant sur l’extra-ordinaire, que nous retrouverons :

Le réel
n’est ni l’éternité négligente des Indes, des Îles et des steppes,
ni le spleen terni de Des Esseintes
ni le pied de nez de Till l’Espiègle26

5) Retour à la réalité locale

Mais ici le ciel est bleu
Oublions le poids du monde
un oiseau chante tout en haut de la maison
les chats et les chiens somnolent à côté de la cheminée où une immense bûche se
consume lentement
On entend le tic-tac de la pendule

Ici le ciel est bleu ou le sera bientôt
Oublions les stridences du siècle
les tornades et les brouillards
Écoutons les oiseaux qui chantent
les chats qui ronronnent dans la bibliothèque à côté du dictionnaire de Bescherelle
les bruits tranquilles et quotidiens
le cœur qui bat

40Le poids du monde est le titre d’un livre paru chez Gallimard en 1980, de Peter Handke, un écrivain de l’infra-ordinaire.

41« Oiseaux » et « chats » se retrouvent dans le second épithalame. « Les chats qui ronronnent dans la bibliothèque à côté du dictionnaire de Bescherelle » correspondent bien à l’environnement familier de l’écrivain Jacques Roubaud.

42Dans le second poème, les « stridences du siècle » sont opposées aux « bruits tranquilles et quotidiens ». Le « tic tac de la pendule » est transformé métaphoriquement en un « cœur qui bat ».

6) Incise métapoétique

Ce petit poème (1)
où l’on a mis seulement des mots simples (2)
des mots comme camomille et manche à balai
comme bête à bon dieu et sauce béchamel
comme banana split et nonchalance
et pas des mots comme palimpseste, pechblende, cumulo-nimbus, décalcomanie, stéthoscope, mâchicoulis ou anticonstitutionnellement
a été composé spécialement
à l’occasion de ces épousailles

Ce texte de circonstance (1)
dans lequel il n’a été question (2)
ni de nue accablante
ni de basse de basalte
ni d’aboli bibelot d’inanité sonore
ni de bête à bon dieu
ni de la souterraine locuste
ni de la Constitution de Quarante-huit
a été écrit à l’occasion de ces accordailles

43Le poète fait un retour métapoétique ou métatextuel. Il qualifie son texte de « petit poème » et de « texte de circonstance » selon les alphabets, ce qui résume bien le genre. Banana split était aussi le titre d’une revue de poésie en février 1980, et où il publiera un texte sur Roubaud27.

44L’auteur donne une liste de mots, simples, renvoyant à la vie quotidienne puis complexes, de « grands mots », dont le mot réputé le plus long de la langue française. En usant de la ruse de la prétérition, il réussi à « placer » des mots obéissant à la contrainte qu’il avait rassemblés et qu’il n’avait pu faire entrer dans des phrases douées de sens. D’où cet assemblage hétérogène.

45Les correspondances peuvent être reconnues, entre « cumulo-nimbus » et « nue accablante », entre « pechblende » et « basalte », entre « anticonstitutionnellement » et « constitution de Quarante-huit », entre « épousailles » et « accordailles », au prix d’un glissement de sens.

46Le poème dédié à Roubaud laisse tomber les mots simples aux référents du quotidien. Il comporte surtout, de la même façon négative, des allusions à deux poèmes très connus de Mallarmé, à savoir le petit sonnet : « À la nue accablante tu, / Basse de basalte et de laves », et le sonnet dit « en x » (une lettre remarquable du prénom Alix) dont est cité le célèbre vers « Aboli bibelot d’inanité sonore ». Celui-ci avait déjà été cité de façon dispersée dans la deuxième des poèmes hétérogrammatiques et hermétiques d’Alphabets (1985), d’allure métapoétique :

ABOLIUNTRES          Aboli, un très art nul ose
ARTNULOSEBI
BELOTSURINA          bibelot sûr, inanité (l’ours-babil :
NITELOURSBA
BILUNRATESO          un raté…) sonore
NOREAULITB
ERANTSILBOU
TELABUSNOIR                    Saut libérant s'il boute
OULEBRISANT                    l’abus noir où le brisant
TRUBLIONASE                    trublion à sens :
NSARTEBLOUI                                  Art ébloui28 !

47Dans l’épithalame à Roubaud et à sa compagne, « Aboli bibelot d’inanité sonore » amène la « souterraine locuste » et « la bête à bon dieu » par l’intermédiaire d’un nom fantôme que le vers désigne, le « ptyx », en passant par l’intermédiaire d’un autre nom fantôme en x, celui du « xyphidion ». Cet insecte est la « souterraine locuste29 » de l’épithalame, et c’est une autocitation de Perec, puisqu’elle était mentionnée dans un poème d’Ulcérations (BO, 1974) :

La trace luit.

Son éclair nous ternit là où
scrute l’Inca soliste,
(car un ortolan se cuit en
coulis rance).

Oui, l’astral tournis,
ce larcin où te sourit l’ancestral souci
ne tua
ni l’escroc
ni la souterraine locuste30.

48Autre autocitation : le mot xyphidion était mentionné auparavant dans une liste de noms d’animaux dans La Disparition, où la Squaw invoque le Grand Manitou (repris comme « l’Inca soliste », proche de « l’Inca céleste », c’est-à-dire le dieu Soleil), selon un nouvel ordre alphabétique : « Nous connaissons ton pouvoir : il va du hibou au tatou, du gavial à l’urubu, du faucon au vison, du daim au wapiti, du chacal au xiphidion, du bison au yack, du noir agami au vol lourd au zorilla dont la chair n’a aucun goût »31

7) Souhaits de bonheur

Souhaitons à Sophie et à Michel
des années et des années de liesse

Souhaitons à Alix-Cléo et à Jacques
des années de liesse et de bonheur

49Comme au début, la répétition des noms des destinataires a la même fonction que le refrain dans l’épithalame traditionnel.

8) Élargissement final mythologique

comme ces mille années écoulées
 où Philémon et Baucis
tous les mois de mai naissent au monde
 lui en chêne et elle en tilleul

50Dans le second exemple, le passage mythologique est soudé aux deux vers sur les souhaits de bonheur. Surtout, il est développé de façon beaucoup plus conséquente sur une autre mythologie, chère à Jacques Roubaud, celle des Indiens d’Amérique. Elle rappelle peut-être aussi le continent d’où vient Alix-Cléo.

Saluons-les
et qu’à l’est
 les salue le jais noir de la toute-jeunesse
et qu’au sud
les salue la turquoise bleue de l’être-adulte
et qu’à l’ouest
 les salue l’abalone jaune du néant qui ne se conçoit ni ne se dit
et qu’au nord
 les salue la coquille blanche de la Résurrection

et que la Croix du Sud les salue
et que l’Étoile du Berger les salue
et toutes les constellations
et toutes les nébuleuses

et que dès l’aube
à l’heure où blanchit l’alentour
ils s’en aillent tout autour de la terre et du ciel

51Perec reprend ici la cosmologie de « La Nuit des chants. Une cérémonie navaho », que Roubaud traduit en cette même année 1980 :

Quatre, le nombre du rythme indien, a des implications cosmogoniques. Les quatre points cardinaux sont dans l’ordre traditionnel associés aux quatre couleurs sacrées (qu’on retrouvera dans les peintures de sable) : à l’est, grande obscurité, noir ; au sud, lumière bleue, le bleu ; à l’ouest le jaune, et au nord le blanc. [Suivent les quatres montagnes sacrées]. Les quatre couleurs, points cardinaux, montagnes, qui s’incarnent en quatre « joyaux », le jais, la turquoise, l’abalone et la coquille blanche, représentent l’aube de l’enfance, l’âge adulte et guerrier, le passage par la porte de la mort et le recommencement.

Est

Noir

enfance

Tsismadzhini

jais —

Sud

Bleu

âge adulte

Tsótsil

turquoise +

Ouest

Jaune

mort

Dokoslid

abalone —

Nord

blanc

résurrection

Depéntsa

coquillage+32

52Roubaud semblait lire ces mythes comme une illustration de sa théorie du rythme :

La beauté pour eux n’est pas atteinte par le paroxysme, le rêve ou le désordre, mais par le rythme, qui est pour eux la séquence indéfiniment reproduite ou alternent le rejet et l’accueil, l’exorcisme et la guérison, la jeunesse et le vieil âge, le haut et le bas, le mal et la bonté des Dieux, toutes les manifestations essentielles de l’opposition entre l’identité et la différence33.

53On reconnaît les équivalences « enfance » = « toute-jeunesse », « âge adulte » = « être-adulte », « coquillage » = « coquille ». La qualification du néant « qui ne se conçoit ni se dit » est un fragment de la définition de « néant » puisé dans un dictionnaire.

54Perec ajoute le zénith et le nadir, et les étoiles des deux hémisphères, et il élargit le cosmos indien jusqu’au nôtre. Par une apothéose analogue à la métamorphose des vieux amants précédents, il transforme le couple en une constellation : quoi de plus grandiose ? Perec donne, ou fait semblant de donner, une dimension sacrée à cette fête. On sait combien Roubaud a été fasciné par la démarche « primitiviste » de Jérôme Rothenberg dans ses anthologies Technicians of the sacred (1968) et Shaking the pumpkin (1972).

55Le final contient enfin une allusion au début d’un poème des Contemplations de Victor Hugo : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne », un poème de deuil célèbre et présent dans le Lagarde et Michard du lycée. Et le syntagme « tout autour de la terre » vient peut-être de la fin de la chanson de Jacques Prévert, « En sortant de l’école nous avons rencontré / un grand chemin de fer qui nous a emmenés tout autour de la terre » :

à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles / […]

56Il se peut aussi que Perec ait suivi Apollinaire qui, dans sonPoème lu au mariage d’André Salmon le 13 juillet 1909, terminait sur cet « envoi » dans l’espace :

Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes
L’amour qui emplit ainsi que la lumière
Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes
L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie34

57On y reconnaît l’éther de la cosmologie stoïcienne et une allusion au dernier vers de la Divine comédie, « L’amor che move il sole et l’altre stelle », « L’amour qui meut le ciel et les autres étoiles ».

58Les huits strophes des deux épithalames de Perec se succèdent en alternant des mouvements de concentration et d’expansion, au plan géographique, de plus en plus importants. Pour prendre une comparaison avec les mouvements du cœur, la première partie est une systole, la seconde partie une diastole, etc.

RÉFRACTION CHEZ ALIX-CLÉO ROUBAUD

59Le 5 juin 1980, Roubaud et Alix-Cléo procèdent à un « achat d’alliances », note celle-ci dans son journal35, puis ils se marient à Cambridge le 11 juin36. Une fête avec leurs amis a lieu à Paris le 15 juin37, au cours de laquelle Perec donne cet épithalame.

60Il indique à la fin du fascicule de la BO que ce poème « a été lu pour la première fois au mariage d’Alix-Cléo Blanchette et de Jacques Roubaud le 15 juin 1980 à Paris (Seine38) ». Cette entorse à la vérité factuelle peut être justifié par le caractère performatif du genre, qui doit être lu « pour la première fois » lors d’un mariage.

61Le journal d’Alix-Cléo ne garde pas trace de ces événements. Quant à l’épithalame, elle mentionne tout d’abord le vocable dans un autre contexte :

8.XII.80

des dix styles
- l’atelier de Pierre (hommage à Marey) : rakki tai
- les cyprès : yugen
- la sieste : yoen
- la glace ovale : mono no aware
- épithalame1 : koka tai (mots anciens en temps nouveaux) […]

 (III) le ‘style de Kamo no Chomei’ : les ‘vieilles paroles en des temps nouveaux39.

62Il s’agit d’une allusion aux dix styles de la poésie médiévale japonaise selon Fujiwara Teika, d’après Roubaud40. Le « style de Kamo no Chomei » (l’auteur des Notes de ma cabane de moine) est le troisième style. « Rakki tai » est le second style, « pour dompter les démons » (le démon du suicide). Alix-Cléo l’aurait choisi comme premier titre de la séquence de photographies, Si quelque chose noir, puis abandonné, d’après Roubaud dans sa nouvelle introduction à son Journal41.

26.III.81

Toute la différence entre une photo comme – ou bien Rakki tai et la lumière est au fond du noir oblique pour le spectateur – ou bien l’épithalame et œil et soleil se superposent pour aplatir les objets (d’où l’ironie de l’œil de Jacques dans cette photo)42.

63Georges Perec meurt le 3 mars 1982. Alix-Cléo, trois mois plus tard, rapporte que son épithalame est relu dans un cadre mémoriel :

2.VI.1982 2 du matin

Soirée hommage à Perec. Dans une salle à St Germain, Jacques lit notre épithalame. Larmes43.

RÉFRACTION CHEZ JACQUES ROUBAUD

64L’œuvre du compositeur baroque Heinrich Biber, auteur de Sonates du Rosaire, est une passion partagée par Perec et Roubaud. Déjà, dans Trente et un au cube (1973), Roubaud faisait allusion à une de ses œuvres :

POUR QUELLES MESURES jettes-tu rouges sur rouges tes seins sous le rouge allument quelques colères (haschich de la scordatura44 : Heinrich Ignaz Franz  Biber von Bibern  se droguait  de Vierge Marie  rien qu’en froissant la longueur  d’une corde à son violon […]

contre la peste il   (Biber) cachait la couleur   de son violon (Rose-  croix rosaire) la douleur  dans une corde trop courte / herbe hallucinée  écourtée par le vent (la   douleur de la Vierge  drogue d’Avent passacaille  breuvage aigu jusqu’aux ongles45)

65Et dans le diptyque « J’aime / Je n’aime pas » de la revue L’Arc (1979),une contrainte qu’il avait empruntée au Roland Barthes par Roland Barthes (Seuil, 1975),Perec nomme Biber parmi ses préférences, juste à côté du livre de traductions de poèmes japonais de Roubaud :

J’AIME : […] Tex Avery, Chuck Jones, les paysages pleins d’eau, Bobby Lapointe, Biber, Le Sentiment des choses (Mono no aware46) […].

66Sur Biber, Roubaud écrira une séquence de sonnets intitulée Poèmes pour accompagner les Sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Frantz Biber von Bibern qui sera publiée dans la revue Formes poétiques contemporaines (2003)47. Il met en épigraphe à la présentation cette citation prélevée au centre de l’épithalame :

C’est un joli jour de juin
Le soleil brille au-dessus de l’île de la Cité
Les bouquinistes écoutent sur leurs transistors les sonates du Rosaire de Heinrich Biber (Georges Perec)

67Dans le recueil sur le deuil de sa femme, Quelque chose noir (1986), Roubaud reprend le « jour de juin », la date anniversaire, comme titre d’un poème. Ce poème est un centon, un prélèvement d’énoncés du poème de Perec, une technique qu’il avait employée avec les textes des poètes du XXe siècle tout au long de son recueil Autobiographie, chapitre X (Gallimard, 1977). Les vers correspondants de l’épithalame sont placés à la suite de chaque vers du poème de Roubaud, et les énoncés repris sont mis en italique :

               Un jour de juin [c’est un joli jour de juin]

                    d’après un épithalame de Georges Perec

Le ciel est bleu ou le sera bientôt [Ici le ciel est bleu ou le sera bientôt]

Le soleil cille au dessus de l’Ile de la Cité [Le soleil brille au dessus de l’Ile de la Cité]

La terre entière écoute les sonates du Rosaire de Heinrich Biber [Tout autour de nous s’étale la terre entière] [les bouquinistes écoutent sur leurs transistors les sonates du Rosaire de Heinrich Biber]

L’encre et l’image se retrouvent solidaires et alliées [de l’encre et du récit] [ils sont tous les deux solidaires et alliés]

Comme l’oubli et la trace [de l’oubli et de la trace]

Au début des années obéissantes [des années de liesse et de bonheur]

Et le jais noir de la toute-jeunesse [les salue le jais noir de la toute-jeunesse]

  et la turquoise bleue de l’être-adulte [les salue la turquoise bleue de l’être-adulte]

Et l’abalone jaune du néant qui ne se conçoit ni ne se dit [les salue l’abalone jaune du néant qui ne se conçoit ni ne se dit]

 et la coquille blanche de la Résurrection [les salue la coquille blanche de la Résurrection]

S’enroulaient autour des bruits tranquilles et quotidiens48[les bruits tranquilles et quotidiens49]

68Les transformations de Roubaud sont ponctuelles : il écrit « cille » au lieu de « brille », ce qui assimile le soleil à un œil et l’anime. « L’encre et l’image » remplace « L’encre et le récit », afin de conjoindre le domaine de l’écrivain et celui la photographe. Opposées aux « années de liesse et de bonheur » souhaitées à lui et à sa compagne, il précise « au début » des « années obéissantes », celles-ci semblant désigner les « années de plomb », au sens de l’intelligentsia parisienne, qui ont fait suite aux années 60-70, celles de la révolte joyeuse. Enfin, au terme du passage où il reprend le texte indien comme une autocitation au second degré, la forme verbale« s’enroulaient » a peut-être été introduite cause de l’image suggérée par la coquille de l’abalone.

69Ce court poème comporte neuf vers, les quatre derniers étant disposés de façon à compter pour deux vers, afin de s’ajuster au chiffre impair qui règle tous les poèmes du ce recueil.

QUELQUES PROLONGEMENTS

70Dans un appendice bibliographique cumulant malheureusement erreurs et approximations50, David Bellos signale une traduction de cet épithalame : « Trois de ces poèmes ont été traduits en anglais par Harry Mathews (Paris Review, vol 31, n° 112, fall 1989, p. 68), qui a aussi utilisé le procédé dans un de ses poèmes personnels — suivant en cela le précédent créé dans la littérature anglophone par Ben Jonson et John Donne »51.

71Voici le début de la transposition du poème de Perec dans un lexique étranger :

Lines read at Alix-Cleo Blanchette’s and Jacques Roubaud’s Bridal

Alix-Cléo is joined to Jacques
and Jacques is joined to Alix-Cléo.

This is a delicious coincidence
and so at this hour
both are allied and united
as are bird and branch
Aucassin and Nicolette
table and chair
science and doubt52

72De même, Raffaele Aragona a composé sur ce modèle un épithalame « à Brunella Como e Giancarlo Fatigati », dont voici le début :

28.12.1998

          Bel giorno, oggo :
    Brunella è unita a Giancarlo
    Giancarlo è unita a Brunella
    Comme la colomba al miglio,
             il fiore alla farfalla,
             la barca al remo,
             il cero alla bugia,
            la frecchia all’arco,
         il giorno alla notte53, […].

73Nous-mêmes avons donné un épithalame où nous mettions nos pas dans les deux premiers de Perec à l’occasion du mariage d’un auteur paraoulipien, le 30 avril 2005, Chant nuptial à l’adresse de Béatrice Delpech et de Stéphane Susana, signé « Alain C. » Comme cette création peut passer pour des travaux pratiques de critique littéraire, nous nous permettons d’en citer le début :

En cette belle heure printanière
Béatrice s’est unie à Stéphane
et Stéphane s’est uni à Béatrice

Chacun s’est uni à l’autre
et depuis cet instant ils s’apparient
tels Tristan et Iseult
    et tels la crêpe et le sucre
    le pied et la chaussure
    la table et le banc
    la thé et la cuillère
    la tanche et l’épuisette
    la science et l’incertitude
    le pinceau et l’encre
    le canard et la terrine
    la cathédrale et le silence
    la chandelle et le chandelier
    la tisane et le petit-beurre
    et aussi la paëlla et le laurier-sauce54

CONCLUSION

74La chambre nuptiale, que représente l’épithalame de Perec pour le mariage de Jacques Roubaud, est une chambre d’échos, d’abord par les rappels sonores qui rebondissent d’un de ses murs à l’autre, ensuite parce que le second poème fait écho au premier, enfin par les liens intertextuels avec l‘œuvre du destinataire et de l’auteur lui-même.

75Ce poème illustre, à divers degrés, les quatre « pôles » qui délimitent le champ littéraire de Perec, tels qu’il les a exposés dans Notes sur ce que je cherche55 (1978). La part autobiographique est représentée ici par la circonstance du poème, le mariage, et par les destinataires, qui appartiennent à son cercle d’amis. L’exploration du quotidien se manifeste dans les listes d’objets et de métiers, et dans les descriptions de paysages, qu’ils soient campagnards ou urbains. Le ludisme est consubstantiel au jeu des lettres et des mots, ainsi qu’au contexte convivial56. Enfin, le romanesque s’esquisse dans les développements de certains items des listes, et dans le recours à diverses mythologies.

76Avec l’introduction d’une contrainte littérale, Perec a renouvelé un genre abandonné, comme il l’a fait pour d’autres genres. Ses épithalames sont une des œuvres les plus esthétiquement réussies57 d’un écrivain qui s’est révélé tardivement, à lui-même et aux autres, comme poète. Il est à regretter qu’il n’ait pu poursuivre cette veine, car il est mort peu après.

77Pour conclure sur ce poète « lettré », de même qu’André Breton déclarait à propos des jeux de mots de Desnos, « les mots, les mots enfin font l’amour », on peut dire à propos des épithalames de Perec, plus encore que pour ses autres poèmes à contrainte littérale : « les lettres, les lettres enfin font l’amour ».

Notes

1  Voir M. Ribière et B. Magné, Les Poèmes hétérogrammatiques, Chalon-sur-Saône, Éditions du Limon, Cahiers Georges Perec, n° 5, 1992, p. 78-82. Et A. Chevrier, « Du poème anagrammatique. L’exemple de Memento-Fragments de Michelle Grangaud », Formes poétiques contemporaines, 2004, n° 2, p. 275-297.

2  Voir A. Chevrier, « Perecova tajna pism(en)a ili o belle absente », Tema, n° 5-6, 2013, p. 45-55, trad. V. Mickšić, et A. Chevrier, « Les lettres secrètes de Perec : sur la “belle absente” », Secrets, Dix-septième colloque des Invalides, 15 novembre 2013, Tusson, Du Lérot éditeur, « En marge », 2014, p. 49-66.

3  G. Perec, Épithalames, Bibliothèque Oulipienne, 1982, n° 19, p. 2, repris dans Oulipo, La Bibliothèque Oulipienne, Ramsay, 1987, t. 2.

4  [Louis] Domairon, Poétique française, à lusage des lycées, Paris, Destervile, an XIII-1804, p. 55.

5  Ibid., p. 56.

6  G. Perec, Épithalames, op. cit., p. 2, repris dans Oulipo, La Bibliothèque Oulipienne, op. cit., t. 2.

7  Une traduction de John Donne, Trente poèmes, est présente dans sa bibliothèque (Éditions Charlot, 1947).

8  Pour une vue d’ensemble du genre, on se reportera à la seule anthologie existante, malheureusement passée inaperçue, et qui mériterait d’être republiée et complétée : J.-M. Girard, Le Livre d’or des Épithalames ou chant nuptiaux, Grignan, Éditions Complicités, préface de Ch. Vieuille, 1999, 296 p.

9  G. Perec, Épithalames, op. cit., p. 2, et Oulipo, La Bibliothèque Oulipienne, op. cit., t. 2. G. Perec, Beaux présents belles absentes, Seuil, « La Librairie du XXe siècle », 1994, p. 55-72. La « cryptophasie », décrite par R. Zazzo dans son étude psychologique sur Les jumeaux, le couple et la personne (1960), avait été reprise par M. Tournier dans Les Météores (1975).

10  Fr. Villon, Œuvres, éd. A. Longnon, revue par L. Foulet, « Les Classiques Français du Moyen Age », 1968, Champion, p. 42-43.

11  M. Papillon de Lasphrise, Les Amours de Théophile et L’Amour passionnée de Noémie, éd. M. Manuella Callaghan, Genève, Droz, 1979, p. 193. Diverses Poésies, éd. N. Clerici Balmas, Genève, Droz, 1988, p. 197.

12  R. Desnos, Œuvres, éd. M.-C. Dumas, « Quarto », NRF, Gallimard, 1999, p. 547.

13  J. Roubaud, Autobiographie chapitre dix, Gallimard, 1977, p. 69-70.

14  G. Perec, Beaux présents belles absentes, op. cit., p. 88.

15  B. Magné lui-même a déclaré : « J’avoue que dans l’épithalame à Alix-Cléo Blanchette et Jacques Roubaud il y a des lettres superfétatoires dont je n’arrive pas faire grand chose » (dans Oulipo Poétiques, éd. P. Kuon, actes du colloque de Salzburg, 23-25 avril 1997, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1999, p. 203).

16  Bibliothèque de l’Arsenal, Fonds Georges Perec, 48, 1, 6, 17-30.

17  H. Deluy, L’Anthologie arbitraire dune nouvelle poésie. 1960 -1982 : trente poètes, Flammarion, Poésie / Flammarion, 1983, p. 215-217.

18  G. Perec, Épithalames, op. cit., p. 3-6, repris dans Oulipo, la Bibliothèque Oulipienne, op. cit., t. 2.

19  Ibid., p. 23.

20  Ibid., p. 2.

21  T. Samoyault, L’Intertextualité. Mémoire de la littérature, Nathan Université, « collection 128 », 2001.

22  U. Eco, Dire presque la même chose. Expériences de traduction, trad. M. Bouzaher, Grasset, 2006, chap. 5.

23  Lautréamont / Germain Nouveau, Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1970, p. 661.

24  Bibliothèque de l’Arsenal, Fonds Georges Perec, 48, 1, 6, 17-30, op. cit.

25  « Élégie de Pierre et de Denise Getzler (06-6-80) », Art Press, n° 39, juillet-août 1980, p. 14, repris dans Beaux présents belles absentes, op. cit., p. 41-44.

26  Ibid., p. 43.

27  G. Perec, « J. R. Tentative de saturation onomastique », Banana Split, n° 4, 1981, p. 46-51.

28  G. Perec, Alphabets, Galilée, 1985, p. 2.

29  Le Nouveau Larousse illustré du XXe siècle le définit ainsi : « Genre d’insectes orthoptères sauteurs, de la famille des locustidés, répandus sur tout le globe. (Ce sont des sauterelles de taille médiocre, étroites, à long oviscapte aigu et à livrée généralement verte. Le xiphidium fuscum se trouve aux environs de Paris.) ».

30  G. Perec, Ulcérations, Bibliothèque Oulipienne, 1974, repris dans Oulipo, La Bibliothèque Oulipienne, op. cit., t. 2, 1987, p. 1, et, un peu modifié, dans La Clôture et autres poèmes, Hachette, 1980, p. 57.

31  Ces 7 couples d’initiales, entre le début inversé de l’alphabet (h, g, f, d, c, b, a) et sa fin (t, u, v, w, x, y, z), nous paraissent évoquer la menora, le chandelier sacré à sept branches. B. Magné a relevé que manquent 11 lettres centrales, en plus du e (« Faire concurrence au dictionnaire », Le Cabinet d’amateur, décembre 1997, n° 6, p. 20).

32  F. Delay / J. Roubaud, Partition rouge. Poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord, Seuil, 1988, p. 189.

33  Ibid., p. 11.

34  Apollinaire, Œuvres poétiques, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. M. Adéma et M. Décaudin, 1965, p. 84.

35  A.-Cl. Roubaud, Journal (1979-1983), Seuil, « Fiction & Cie », 2e éd., 2009, p. 47.

36  H. Giannechini, Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2014, p. 11. L’épithalame est reproduit dans l’annexe 3.

37  D. Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots. Biographie, Seuil, 1994, p. 690.

38  G. Perec, Épithalames, op. cit., p. 23.

39  A. Cl. Roubaud, Journal (1979-1983), op. cit., p. 94.

40  J. Roubaud, ‘Le grand incendie de londres. Récit, avec incises et bifurcations’, Seuil, 1989, p. 218.

41  A. Cl. Roubaud, Journal (1979-1983), op. cit., p. 9.

42  Ibid., p. 117.

43  Ibid, p. 187.

44  Prononcer « scordatur’« .

45  J. Roubaud, Trente et un au cube, Gallimard, 1973, p. 13. Voir D. Christoffel, « De Sonates en Sonnets », dans Jacques Roubaud, « compositeur de mathématique et de poésie », dir. A. Disson et V. Montémont, Nancy, Absalon, 2010, p. 373.

46  G. Perec, « J’aime / Je n’aime pas. Pour continuer la série… », L’Arc, n° 76, « Georges Perec », 1979, p. 38.

47  J. Roubaud, « Poèmes pour accompagner les Sonates du Rosaire de Heinrich Ignaz Frantz Biber von Bibern », Formes poétiques contemporaines,n° 1, 2003, p. 67-98.

48  J. Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986, p. 47. Première publication : Jacques Roubaud, Si quelque chose noir : douze poèmes (avec traduction espagnole), Altaforte, n° 7, automne 1982, p. 29-38.

49  J. Roubaud, Quelque chose noir, op. cit., p. 47.

50  « Épithalame pour l’exposition de Claude Berge », « Épithalame pour Marc Cholodenko », « Épithalame pour Franck Venaille », peut-on lire dans un « appendice » dans D. Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots. Biographie, op. cit., p. 690, ce qui est corrigé dans la 2e édition en langue anglaise. Confusion dans le genre reprise dans le Puzzle pour un portrait de Georges Perec, La Poésie dans un Jardin, Festival d’Avignon 1988 : sur le dépliant « 4 » contenu dans la boîte est reproduit un « Épithalame pour l’exposition de Claude Berge, “ personnages insolites ”, 21 avril-21 mai 1978 ».

51  D. Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, op. cit., p. 690.

52  H. Mathews, art. « Epithalames (Epithalamia) », dans Oulipo compendium, dir. H. Mathews & A. Brotchie, Londres, Atlas Press, 1998, p. 71-73.

53  Oplepiana. Dizionario di Letteratura Potenziale, Zanichelli, 2002, art. « Epitalamio ».

54  Contes et Noces, Bibliothèque Liste-oulipienne n° 7, 30 avril 2005, p. 21-24.

55  G. Perec, Penser / Classer, Paris, Hachette, 1985, p. 11.

56  Pour un antécédent d’épithalame ludique, voir A. Chevrier, « Un poème-puzzle : le Centon nuptial d’Ausone », Formules, « Recherches visuelles en littérature », n° 9, 2005, p. 13-27.

57  Cet épithalame, dans une présentation typographique malheureusement défigurée, a été retenu, ainsi que celui à Kmar Bandana et Nouredinne Mechrin, dans l’Anthologie de l’OuLiPo, éd. M. Bénabou et P. Fournel, Gallimard, Poésie / Gallimard, 2009, p. 678-686.

Pour citer cet article

Alain Chevrier (2018). "UNE CHAMBRE D’ECHOS : L’EPITHALAME DE GEORGES PEREC POUR ALIX CLEO BLANCHETTE ET JACQUES ROUBAUD". Revue Cahiers Roubaud - Cahier n°1 : Perec/Roubaud | Cahiers.

[En ligne] Publié en ligne le 28 août 2018.

URL : http://roubaud.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=326

Consulté le 5/12/2019.

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Dernière mise à jour : 22 novembre 2018

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