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TRACES DIRECTES OU INDIRECTES DE JACQUES ROUBAUD DANS LA DISPARITION DE GEORGES PEREC

frPublié en ligne le 28 août 2018

Par Marc PARAYRE

« Les amis de nos amis s’éclairent par nos amis. Georges Perec est très différent de Jacques Roubaud. Mais il m’a toujours semblé que les goûts, les méthodes (et les manies) qu’ils ont en partage découlent d’un fond affectif commun. Le plaisir aux formes, à leurs jeux, la confiance faite à l’arbitraire des règles et le périlleux repos que peut donner une astreinte rigoureuse à leurs écrits, la pratique des formes fixes, les règles que l’on invente et qu’on s’impose, les mots croisés de Perec, les parties de go de Jacques et de Georges, tout cela, qui dérive en “divertissements” ou se concentre dans leurs chefs-d’œuvre, dans de Jacques, ou La Vie mode d’emploi de Perec, est une technique d’apprivoisement de la mort et d’approche du néant. » Claude Roy1

1Jacques Roubaud, du moins son nom, apparaît seulement deux fois dans La Disparition, d’une part avec la signature du poème placé en tête (LD, p. 9), d’autre part dans une énumération d’ouvrages (LD, p. 220). En fait, en dehors du sonnet situé au début, le poète mathématicien a aussi fourni anonymement le texte sur les maths, intégré dans l’ensemble correspondant au « curriculum studiorum » d’Anton Voyl (LD, p. 62-63). Il est à noter qu’il s’agit sans doute pour ces deux derniers textes de contributions relativement tardives puisqu’aucun ne figure dans le premier manuscrit2. Nous proposons d’ajouter à ce corpus, pour des raisons que nous développerons plus loin, un passage faisant allusion à une partie de go (LD, p. 301-302).Si l’on ventile ces quatre occurrences sur un tableau récapitulatif, nous constatons qu’elles semblent parfaitement s’organiser deux à deux, un peu comme si elles avaient fait l’objet d’une combinatoire.

Contribution directe

Contribution indirecte

Référence explicite

« La Disparition »

Poème du début signé J. Roubaud

LD, p. 9

« …l’obscur Signal d’Inclusion, main à trois doigts qu’imprimait Roubaud sur un Gallimard »

LD, p. 220

Deux occurrences du nom de Roubaud

Pas de référence

Le texte « Aux Maths »

LD, p. 62-63

Évocation d’une partie de go

« …on sait ton goût pour l’art subtil du Go »

LD, p. 301-302

Deux sujets de prédilection de Roubaud

Deux textes produits spécifiquement par Roubaud pour LD

Deux ouvrages de Roubaud mêlant go et écriture

« SIGNE D’APPARTENANCE »

2Dans tout le roman de Perec, on relève une unique allusion explicite à une œuvre de Roubaud et celle-ci s’effectue au sein d’une collection d’ouvrages qui surgit dans l’esprit d’un des personnages. Ce dernier enquête sur l’énigme qui plane sur toute l’histoire et il pressent que cette liste contient en germe la réponse au problème :

Il s’irritait, n’arrivant plus à saisir l’insinuant fil qui tissait son association. Un roman ? Anton Voyl n’avait-il pas dit un jour qu’un roman donnait la solution ? Un flot brouillon, tourbillonnant d’imaginations s’imposa soudain à lui : Moby Dick ? Malcolm Lowry ? La Saga du non-A, par Van Vogt ? Ou, vus dans un miroir, trois 6 sur l’immaculation du dos d’un Christian Bourgois ? Ou l’obscur Signal d’Inclusion, main à trois doigts qu’imprimait Roubaud sur un Gallimard ? Blanc ou l’oubli d’Aragon ? Un grand Cri Vain ? La Disparition ? (LD, p. 220)

3De fait, un lecteur un peu attentif saisit sans trop de difficultés – surtout à ce stade du livre – que par certains de leurs aspects, les items regroupés dans cet extrait renvoient tous à l’écriture lipogrammatique, selon des degrés métatextuels3plus ou moins marqués.

À titre d’exemple, nous ne prendrons que quelques cas parmi les plus significatifs :

4– « La Saga du non-A, par Van Vogt » se réfère au Monde des A(titre original en anglais : The World of Null-A), roman de science-fiction, de Van Vogt. À l’évidence, c’est moins pour le contenu que pour suggérer une compréhension littérale du titre que cet ouvrage est convoqué ici, puisqu’il semble interdire l’utilisation d’une lettre ;

5– la phrase « vus dans un miroir, trois 6 sur l’immaculation du dos d’un Christian Bourgois » renvoie au logo de l’éditeur (voir en annexe fig. 1) lequel, si on l’inverse de la manière indiquée, donne l’image d’un E majuscule ;

6– l’erreur sur le titre du livre d’Aragon, Blanche ou l’oubli, que l’on découvrait déjà à la page 60 dans une liste aux effets comparables, prend une valeur emblématique par rapport à l’écriture de La Disparition puisqu’elle renvoie tout à la fois au « blanc » qui dans tout le roman connote l’effacement de la lettre et qui est d’autant plus renforcé ici qu’il est présenté comme l’équivalent d’« oubli », et à la suppression effective de la lettre proscrite.

7Le recueil de Jacques Roubaud auquel il est fait allusion dans cette page par la périphrase « l’obscur Signal d’Inclusion, main à trois doigts qu’imprimait Roubaud sur un Gallimard » s’inscrit dans cette même logique métatextuelle puisque cet ouvrage, parfois nommé à tort « Epsilon », et que Roubaud « aimera à désigner par cette périphrase descriptive : “le livre dont le titre est le signe d’appartenance dans la théorie des ensembles”4», présente en effet sur sa première de couverture le symbole mathématique « » pouvant aisément s’apparenter à un E.

« L’ART SUBTIL DU GO »

8Le passage évoquant une partie de go s’intègre dans le long exposé dAloysius Swann au dernier chapitre du roman dans lequel il énumère différents scénarios envisageables pour tuer Arthur Wilburg Savorgnan. Chaque fois lélimination du personnage, par le biais dun dispositif particulièrement complexe, équivaut, en fait, à la suppression de l’une des principales voyelles5. L’extrait étudié ici correspond à certaines des conjectures concernant la lettre :

Ou alors, on pourrait agir ainsi : tu irais à un gala nippon.Il y aurait pour ton grand plaisir, car on sait ton goût pour l’art subtil du Go, un naïf affrontant dans un match amical un champion, un « Kan Shu », sinon un « Kudan » : Kaku Takagawa, mais disposant, pour adoucir la disproportion, d’un fort handicap, non d’un « furin » mais d’un « Naka yotsu ». Kaku Takagawa ouvrirait par un « Moku hadzushi » ; son opposant s’absorbant dans un « Ji dori Go » aussi maladroit qu’improductif, alors qu’il aurait dû accomplir un « Takamoku Kakari », il poursuivrait par un « Ozaru » (ou Coup du Grand Babouin), puis, au bout d’un subtil « Oi Otoshi », il vaincrait par « Naka oshi gatchi » sous l’acclamation du public conquis. (LD, p. 301-302)

9Nous percevons une première métaphore métatextuelle rendue possible par la construction d’un jeu de mot bilingue (du même type que celui qui est à l’œuvre avec le nom d’un des personnages : Haig = egg) en donnant à « Go » le sens du verbe anglais correspondant : « s’en aller », « partir ».

10Le deuxième montage se fonde sur le déroulement du jeu lui-même. Si l’on accepte que la lettre o puisse représenter un œil, la description de la partie s’éclaire d’un sens nouveau. Dans le Petit Traité invitant à l’art subtil du go, les auteurs proposent de traduire les dénominations japonaises des positions « Moku hadzushi » et « Takamoku Kakari » par « œil détaché » et « attaque du grand œil » et signalent par ailleurs que « [...] l’adversaire, on le tue en l’empêchant [de] former les deux yeux de sa survie6».

11Perec ici, comme Roubaud dans « signe d’appartenance7 », fait appel à une partie de jeu de go pour la lier à un travail d’écriture. Les deux écrivains évoquent d’ailleurs explicitement le rapprochement entre les deux domaines dans leur ouvrage sur le go :

Pourquoi jouer, alors ? [...]Sans doute, aussi, parce que l’enchevêtrement des pierres blanches et noires dessine des lignes, des réseaux, des zones agréables à regarder ;
Sans doute, enfin, parce qu’il s’agit d’un chemin infini.
Il n’existe qu’une seule activité à laquelle se puisse raisonnablement comparer le GO.
On aura compris que c’est l’écriture8.

« LA DISPARITION »

12Par la place détachée que Perec lui attribue, en tout début de La Disparition, le poème éponyme explicitement attribué à Roubaud revêt une importance particulière et ne peut laisser indifférent. C’est ce que souligne d’ailleurs Pierre Brunel dans un de ses ouvrages critiques :

Ce n’est à coup sûr pas un hasard si La Disparition s’ouvre sur un sonnet [...] signé Jacques Roubaud, et intitulé, toujours en abyme, « La Disparition ». [...]
Car il faut bien comprendre que tout se passe, dans ce jeu amical d’émulation et de complicité, comme si Jacques Roubaud avait volé la lettre e dont Georges Perec est obligé de se passer pour écrire La Disparition9.

13Le texte de Jacques Roubaud, par la position qu’il occupe, fait en quelque sorte fonction d’épigraphe.

La Disparition

Un corps noir tranchant un flamant au vol bas
un bruit fuit au sol (qu’avant son parcours lourd
dorait un son crissant au grain d’air) il court
portant son sang plus loin son charbon qui bat

Si nul n’allait brillant sur lui pas à pasdur cil aujourd’hui plomb au fil du bras gourd
Si tombait nu grillon dans l’hors vu au sourd
mouvant bâillon du gris hasard sans compas

l’alpha signal inconsistant du vrai diffus
qui saurait (saisissant (un doux soir confus
ainsi on croit voir un pont à son galop)

un non qu’à ton stylo tu donnas brûlant)qu’ici on dit (par un trait manquant plus clos)l’art toujours su du chant-combat (noir pour blanc)

J. ROUBAUD (LD, p. 9)

14Comme le rôle dévolu aux épigraphes a fait l’objet de nombreuses études, nous ne souhaitons pas outre mesure y revenir ici. Nous nous contenterons donc de rappeler à ce propos certaines des conclusions d’Antoine Compagnon, en ce que ces dernières nous semblent assez bien correspondre au contexte qui nous occupe.

« L’épigraphe est la citation par excellence, la quintessence de la citation [...]. A l’orée du livre, l’épigraphe est un signe de valeur complexe. Elle est un symbole (relation du texte avec un autre texte, rapport logique, homologique) [...]. L’auteur abat ses cartes. Solitaire au milieu d’une page, l’épigraphe représente le livre – elle se donne pour son sens, parfois pour son contresens –, elle l’induit, elle le résume. Mais d’abord elle est un cri, un premier mot, un raclement de gorge avant de commencer vraiment, un prélude ou une profession de foi : voici l’unique proposition à laquelle je m’en tiendrai comme prémisse, je n’ai pas besoin de plus pour me lancer10».

15Dans le cas de La Disparition il convient toutefois de nuancer en partie. En effet, on ne peut guère prétendre, de prime abord, que le poème de Jacques Roubaud, du fait de son aspect énigmatique, contribue à beaucoup éclairer la lecture du roman.

16Un certain nombre d’indices seraient pourtant susceptibles de retenir l’attention. Par exemple, un lecteur nourri de prosodie classique, notera sans doute l’absence de l’alternance traditionnelle des rimes, en raison du manque flagrant de rimes féminines. Il s’agit là d’un fait suffisamment rare en poésie pour qu’il puisse être relevé à la lecture et que par là-même il pousse à s’interroger sur les motifs d’un tel agencement :

« Lorsque la règle de l’alternance des rimes aura triomphé, il ne sera plus possible de composer des poèmes en finales uniquement masculines ou uniquement féminines, sauf si l’on veut faire usage délibérément de rimes continues, ce qui est extrêmement rare, ou si, de parti pris et par jeu, on a résolu de se soustraire à une loi que tous reconnaissent11».

17Jacques Roubaud lui-même soulignera ailleurs que cette interdiction majeure due au lipogramme a des incidences capitales en poésie :

« ... l’absolument aboli, est le “ e muet ”. il disparaît ainsi, sous la contrainte lipogrammatique, le son précisément qui marque différentiellement l’emploi de la langue dans le vers par rapport à la langue dans la prose, [...] et il est surtout marqué d’impossibilité la “ fausse ” voyelle du “ muet ”, celle de la rime que l’on dit “féminine”, “demi-voyelle” seulement selon les comptes des “arts de seconde rhétorique ”1212. »

18Sans qu’à ce stade le lecteur soit en mesure de le deviner, ce manque ainsi mis en exergue préfigure d’une certaine manière la rareté des personnages féminins dans le roman13. En revanche, la constatation de l’absence de rimes féminines peut éventuellement conduire à remarquer aussi que le poème entier est intégralement dépourvu de e.

19Si on porte quelque intérêt au mètre utilisé, on constate que le poème est composé d’hendécasyllabes. A ce stade, peut-être faudrait-il se demander si se lancer dans un commentaire vaut la peine quand on sait comment Jacques Roubaud décourage volontiers la glose sur les mètres qu’il utilise14. Nous allons cependant tenter de le faire. A la création de la forme fixe du sonnet le vers utilisé était l’hendécasyllabe mais il ne semble pas que ce soit cet aspect qui ait motivé son emploi ici. Ces vers peu communs, auxquels l’oreille est assez mal habituée et qui, par voie de conséquence, peuvent paraître avoir un rythme bâtard comme s’ils sonnaient faux, n’évoqueraient-ils pas des alexandrins amputés ? Certaines remarques de Jacques Roubaud à propos d’une phrase de La Disparition (p. 50) sembleraient suggérer une telle approche :

« “nul discours jamais n’abolira l’hasard ”
par l’absence d’un e nécessaire est ici rapproché de Lazare, cela même que son omission dans la source ferait, impossible résurrection, renaître un alexandrin :
“ un coup de dés jamais n’abolira Lazare.”15».

20Dans une certaine mesure donc, nous pouvons affirmer que le choix du nombre de syllabes met de la sorte l’accent sur une forme d’ablation et, par ailleurs, n’est pas sans faire songer au concept créé au sein de l’Oulipo, l’ALVA – alexandrin à longueur variable – selon la proposition faite par Queval et développée par Jacques Roubaud.

21En revanche, les autres jeux autour du lipogramme, que nous proposons de répertorier en suivant, ne nous paraissent lisibles qu’à l’issue de la découverte intégrale du roman de Perec. Ainsi donc, si dans un premier temps le poème de Jacques Roubaud joue un rôle d’avertissement, il fait ensuite davantage figure de commentaire a posteriori. En effet, nous affirmons que le sonnet initial donne, d’une certaine manière, le ton à l’ensemble de l’ouvrage, mais que ce dernier, en retour, jette indéniablement un jour nouveau sur les vers, en permettant l’accès à une meilleure compréhension de plusieurs fragments.

22De fait, certaines images, aux accents mallarméens, ne peuvent, selon nous, trouver une explication recevable qu’à la lumière de formules récurrentes, dotées d’un sens spécifique dans La Disparition. Ainsi la désignation de la lettre e que l’on rencontre trois fois dans le roman, « un rond pas tout à fait clos finissant par un trait plutôt droit » (LD, 44 ; 140 ; 267) et une quatrième sous une forme légèrement modifiée, « un rond pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal » (LD, 19) trouve-t-elle un écho dans l’avant dernier vers, « qu’ici on dit (par un trait manquant plus clos). Notons que le début du vers, même s’il se situe en dehors de la parenthèse et qu’il concerne davantage un autre élément de phrase, contribue indéniablement à renforcer le lien. Il est à noter que cette évocation fait sans doute partie des plus connues et qu’elle prend une valeur quasi emblématique pour l’ouvrage, au point qu’elle a reçu, à l’origine, une illustration sur la première de couverture (elle sera, par la suite, remplacée, car jugée trop explicite).

23Conscient du risque que nous prenons, puisque nous n’ignorons pas que Jacques Roubaud a décidé de mettre fin à son cursus d’hypokhâgneux à la suite d’un commentaire de poème, nous n’hésiterons pas à proposer quelques pistes de lecture – quitte à ce qu’elles passent pour outrancières ou farfelues –. On le sait, Perec dans La Disparition s’ingénie à fournir un riche éventail d’allusions au graphisme de la lettre e, tant sous sa forme minuscule que majuscule, avec des montages particulièrement originaux ou des visions insolites ; la page 220, étudiée plus haut, en fournissait d’ailleurs plusieurs exemples16. C’est donc dans le prolongement de ces diverses figures que nous suggérons de lire quelques-unes des images offertes par Jacques Roubaud.

24L’attaque du poème « Un corps noir » connote vraisemblablement, selon nous, l’image d’une écriture commençant à se tracer Sur le vide papier que la blancheur défend. Lui faisant écho en somme, une nouvelle métaphore métatextuelle de l’écriture se rencontre encore au dernier vers, qui laisse entendre en terminant sur le mot blanc que la feuille immaculée reprend ses droits à la fin du poème17.

25En outre, ce « corps noir » semble aussi pouvoir se combiner avec la vision proposée par la suite du vers, « tranchant un flamant au vol bas». Nous ferons mine de comprendre littéralement cette formule, en prenant les mots au pied de la lettre, comme s’il s’agissait d’un tableau figuratif. Le montage inaccoutumé que nous obtenons alors et la représentation pour le moins étrange qui en résulte (voir en annexe illustration 1 et 2) serait parfaitement susceptible de renvoyer à un E.

26Il en va de même, selon nous, avec, un peu plus loin, la vision d’un « dur cil », d’autant que cette dernière se trouve associée, dans le même vers, au mot « plomb », terme qui, dans ce contexte, ne peut manquer de faire penser aux caractères d’imprimerie.

27De façon comparable, nous pensons pouvoir déceler une évocation de même type, mais dont le caractère incertain, flou, semble ici doublement souligné par les termes « confus » et « croire », « (un doux soir confus / ainsi on croit voir un pont à son galop) », puisque les arches d’un pont offrent, à l’occasion, un tracé pouvant reproduire le signe d’appartenance cher à Jacques Roubaud (voir en annexe illustrations 3 et 4).

28Il est certes loisible de mettre en doute de telles interprétations et les manipulations qu’elles supposent mais ces dernières ne nous paraissent pourtant guère éloignées de certaines utilisées parfois par Perec dans La Disparition.

29Jacques Roubaud ne s’en est jamais caché, à la manière de Roussel, il affectionne tout particulièrement les parenthèses18aussi n’est-ce guère surprenant d’en trouver ici un nombre plutôt important, surtout si l’on tient compte de la dimension réduite assignée au sonnet. Dans ce poème, elles permettent notamment de développer une désignation métatextuelle du processus scriptural, en déroulant une métaphore filée de l’écriture soumise à une contrainte lipogrammatique : « Si tombait » [...] « dans l’hors » [...] « mouvant bâillon » [...] « l’alpha signal » [...] « un non qu’à ton stylo tu donnas brûlant) » [...] « l’art toujours su du chant-combat (noir pour blanc)19». Cette ode à la puissance créatrice de la règle et au renouvellement qu’elle autorise, Roubaud la formule aussi ailleurs et sous une autre forme :

C’est une application créatrice [de cette “loi”] qui fait la différence, fondamentale, entre le roman sans “e” de Perec, La Disparition et ses prédécesseurs de la tradition lipogrammatique. Car La Disparition raconte la disparition du “e”. Loin de rester externe au texte, de se situer seulement à son début, à ses fondations, la contrainte alors, telle “l’image dans le tapis” de Henry James, le pénètre entièrement20.

30Par ailleurs, il ne nous semble pas exclu de voir dans les deux vers faisant allusion à une musicalité changeante « un bruit fuit au sol (qu’avant son parcours lourd / dorait un son crissant au grain d’air) », la référence aux incidences phonétiques que produit sur la langue la perte de la voyelle e, et ce d’autant que Jacques Roubaud n’a pas manqué de souligner ce point dans un autre écrit21. L’expérience nous permet d’affirmer, en effet, que la plupart des personnes qui entendent pour la première fois un extrait de La Disparition sont avant tout sensibles à une indéfinissable bizarrerie des sonorités qu’elles perçoivent « dans une langue à la fois familière et distante », pour reprendre l’expression utilisée par Jacques Roubaud pour désigner cette forme d’idiolecte22.

31Faut-il voir encore, dans la proximité troublante qui s’établit entre deux termes du fait de leur positionnement à la rime des deux premiers vers, « bas » et « lourd23 », un clin d’œil adressé à Perec pour ses emprunts à de nombreux écrivains et ses transpositions de poèmes, notamment dans le corpus suivant, où Baudelaire se taille une place de choix :

Six madrigaux archi-connus, qu’on a tous lu dans un Michard ou un Pompidou, qu’on a tous appris quand on avait dix ans. Six madrigaux transcrits, mot à mot, sans aucun marginalia, par la main d’Anton :
- Bris marin, par Mallarmus- Booz assoupi, d’Hugo Victor- Trois chansons du fils adoptif du Commandant Aupick.
- Vocalisations, d’Arthur Rimbaud. (LD, 116)

32En outre, doit-on considérer enfin que le rapprochement entre les lettres g et p, comme finale et initiale des mots « sang » et « plus » dans le dernier vers du premier quatrain constitue, au-delà du simple hasard, un montage comparable à ceux utilisés par Perec dans son roman pour disposer implicitement sa signature ?

33Si nous récapitulons, nous constatons que ce poème de Jacques Roubaud est régi par trois sortes de contrainte. Les deux premières sont de type formel :

34– il s’agit d’un sonnet qui respecte une présentation plutôt traditionnelle (dans le cadre de ce que permet la règle lipogrammatique) avec deux quatrains, suivis de deux tercets, et une disposition de rimes classique ABBA, ABBA, CCD, EDE. Les hendécasyllabes sont réguliers ;

35– c’est aussi, et par-dessus tout, un lipogramme en e.

36À ces deux contraintes s’ajoute une obligation, d’ordre idéel puisqu’elle concerne le thème général, et qui consiste à évoquer le roman de Perec sous tous ses aspects.

37Nous constatons que nous sommes proches du commentaire que donne Jacques Roubaud dans l’un des ouvrages collectifs de l’Oulipo sur la stratégie à l’œuvre dans La Disparition :

La contrainte y est à la fois principe de l’écriture du texte, son mécanisme de développement, en même temps que son sens : La Disparition est roman d’une disparition qui est La Disparition du e, est donc tout à la fois le roman de ce qu’il raconte et le récit de la contrainte qui crée ce qui se raconte24.

38À l’issue de ces quelques remarques et hypothèses, il nous plait de voir dans un passage du portrait de Perec esquissé par Jacques Roubaud, comme une sorte de version en prose non lipogrammatique du poème inaugurant La Disparition :

alors il ne reste que la dissolution, le processus de destruction, d’effacement. le raconter. et que cela va échouer aussi. puisque le fabricant de la contrainte, engagé par le fabricant du projet (son double [...]), alors que le but est le blanc pur, laissera “ le trou noir ” de sa signature, ce que la contrainte essayait à la fois de dire et de taire, en sa disparition25.

« AUX MATHS »

39Comme nous l’avons dit plus haut, le texte sur les maths élaboré par Jacques Roubaud ne faisait pas initialement partie des pages de la version quasi définitive prévue pour le tirage (tout comme, d’ailleurs, le poème que nous venons d’étudier). Nous n’en trouvons trace que dans le manuscrit du Moulin d’Andé, à côté de la feuille numérotée 24 A, intitulée « aux maths » (reproduite ci-dessous) et rédigée par Perec. Elle était destinée à prendre place parmi d’autres contributions demandées à divers amis de passage26, suivant leurs compétences particulières dans un domaine d’étude spécifique, puisque ces textes sont censés évoquer la scolarité d’Anton Voyl.

Partant du postulat d’Arago
(1) 26 - x >Montrons qu’il y a au moins trois positions pour x satisfaisant à la condition
(3) x >1
Soit la filiation(5) a, b, c, ...Posons
(6) x, s, a ...
On voit qu’un rapport transfini
(8) x, s, a, ...
  a, b, c
conduit à la mutation
(10) x + cos - sinus ρ > i
   π
d’où l’on conclut qu’il faut, sinon qu’il suffit, pour la validation du postulat d’avoir
(18) +∞ > x > -∞
Connaissant par surcroit l’amplification d’, on dira plutôt
(20) 6 > x > 3+1
Soit
(23) F > x > D
CQFD

40Bien que relativement succinct, ce texte donne une assez bonne idée de ce que recherche Perec avec cet exposé de mathématique. Une fois de plus, il est aisé de voir que c’est l’occasion de développer massivement une écriture métatextuelle connotant le lipogramme. Nous pointerons quelques éléments à titre d’exemples.

41Tout d’abord le « postulat d’Arago » dont il est question ne concerne pas, comme on pourrait le croire dans ce contexte, le mathématicien François Arago mais son frère Jacques, auteur d’un résumé lipogrammatique en a de son voyage autour du monde27et à qui Perec fait allusion par trois fois dans La Disparition en raison de cette activité particulière.

42Il est clair ensuite que plusieurs formules, prenant plus ou moins l’apparence

43d’énoncés mathématiques, renvoient en fait au e ou à sa suppression : « 26 - x >  » suggère que l’on prive l’alphabet d’un élément, nommé x, lettre utilisée traditionnellement pour désigner... l’inconnue ; « 6 > x > 3 + 1 », la valeur de l’inconnue comprise entre 6 et 4, est donc 5, soit le rang du e dans l’alphabet, en 5ème position ; « F > x > D », il suffit de trouver quelle lettre se situe avant le F et après le D. Par ailleurs, nous notons le souci de Perec d’emprunter au langage mathématique plusieurs de ses expressions même si elles subissent parfois quelques menues modifications : « qu’il faut, sinon qu’il suffit » ; « CQFD ». L’ambition ici nous paraît double, d’une part il s’agit en quelque sorte de « faire vrai », en adoptant les codes propres à un univers spécifique, comme le souligne d’ailleurs Jacques Roubaud : « Les mathématiciens, dans la représentation ordinaire qu’en ont les gens, [...] s’expriment dans une langue pour presque tous incompréhensible, donc prestigieuse, offrant des vérités à la fois capitales et indéchiffrables.28», d’autre part de permettre au lecteur, lorsque précisément il décèle des distorsions, de mesurer l’écart et de trouver à quoi il tient.

44Enfin, dans toute cette page, alors même que les chiffres ne sontpas inscrits en toutes lettres, nous remarquons que Perec ne fait appel qu’à ceux qui respectent le lipogramme : 1 ; 3 ; 5 ; 6 ; 8 ; 10 ; 18 ; 20 ; 23. C’est ce qui explique d’ailleurs l’addition dans l’un des exemples précédents.

45Nous allons retrouver bon nombre de ces effets dans le texte de Jacques Roubaud, un peu comme s’ils avaient été inscrits dans un cahier des charges guidant la rédaction.

On Groups.(Traduction d’un travail dû à Marshall Hall jr L.I.T. 28, folios 5 à 18 inclus). La notion-là, qui la conquit, qui la trouva, qui la fournit ? Gauss ou Galois ?
L’on n’a jamais su. Aujourd’hui, tout un chacun connaît ça. Pourtant on dit qu’au
fin fond du noir, avant sa mort, dans la nuit, Galois grava sur son pad (Marshall
Hall jr op. cit. fol. 8) un long chaînon à sa façon. Voici :
aa
-1 =bb-1 =cc-1 =dd-1 =ff-1 =gg-1 =hh-1 =ii-1 =jj-1 =kk-1 =ll-1 =mm-1 =nn-1
 =oo
-1 =pp-1 =qq-1 =rr-1 =ss-1 =tt-1 =uu-1 =vv-1 =ww-1 =xx-1 =yy-1 =zz-1 =
Mais nul n’a jamais pu savoir la conclusion à quoi Galois comptait aboutir dans son manuscrit non fini.
Cantor, Douady, Bourbaki, ont cru, par un, par dix biais (du corps parfait aux topos, du local ring aux C
star, du K-functor qu’on doit à Shih aux s du grand Thom, n’oubliant ni distributions, ni involutions, ni convolutions, Schwartz ni Koszul ni Cartan ni Giorgiutti) saisir un vrai fil sûr pour franchir l’abrupt hiatus. Tout fut vain.
Pontryagin y passa vingt ans, finissant par n’y plus voir du tout.
Or voici qu’il y a huit mois Kan, travaillant sur un adjoint à lui (voir D. Kan Adjoint Functors Transactions, V, 3,18) montra par induction, croit-on, (il raisonnait – a- t-il dit à Jaulin – sur un grand cardinal, par « forcing » pour part) la Proposition Soit G soit H soit K (H
G, G K) trois magmas (nous suivons Kurosh) où l’on a a(bc) = (ab) c ; où pour tout a,x xa, x ax sont « sûrs», sont monos, alors on a G HxK, si G = H K ; si H, si K sont invariants ; si H, K n’ont qu’un individu commun H K = Las ! Kan mourut avant d’avoir fini son job. Donc à la fin, l’on n’a toujours pas la solution (1).

(1) Il paraîtrait, dit-on, qu’Ibn Abbou (son cousin plutôt aurait la solution), mais s’il la connaît, à coup sûr il la tait !

(LD, p. 62-63)

46Le texte est incontestablement plus fourni. Il semble que tout le vocabulaire spécialisé employé29tourne autour des structures algébriques (ce qui correspond à la fois à la pensée structuraliste du groupe Bourbaki, dont Jacques Roubaud est un adepte, et aux recherches de plusieurs des mathématiciens cités dans le passage.

47Par exemple, les concepts « magma, monoïde, groupe, anneau, corps », qui correspondent en algèbre à des ensembles définis par des structures de plus en plus élaborées, sont respectivement présents dans le texte sous la forme : magmas ; monos ; groups ; ring ; corps. Dans ce domaine, il importe de signaler qu’un monoïde A est un magma dont la loi est associative et qui admet un élément neutre noté e(e est dit élément neutre de A lorsque pour tout élément a de A, on a : a*e =e*a =a). Il est évident, en revanche, que dans le contexte particulier de La Disparition, cet énoncé, lui, ne saurait être neutre ! De même, un groupe est un monoïde tel qu’en plus tout élément a de A admet un symétrique – presque toujours – noté a-1, tel que a*a-1 = a-1*a = e. Dans le texte qui nous occupe cela pourrait fort bien renvoyer au problème prétendument laissé par Galois, et donc avoir pour solution laissée en suspens : e.

48L’hypothèse de lecture que nous formulons ici semble renforcée par la fin du texte. En effet, si H et K n’ont qu’un seul individu commun H = (e), car l’intersection de deux sous-groupes d’un groupe donné est toujours e.

49Par ailleurs, force est de constater que dans son texte Jacques Roubaud convoque un éventail nettement plus nourri de mathématiciens célèbres. Ce n’est guère surprenant puisqu’il l’a lui-même souligné : « Toutes les procédures par contrainte forcent la liste ; ce qu’on peut constater significativement dans la Disparition30 ». À l’évidence les quinze noms convoqués le sont tout d’abord parce qu’ils satisfont à la contrainte. C’est la raison pour laquelle, par exemple, parmi tous les mathématiciens membres fondateurs du groupe Bourbaki (Szolem Mandelbroit ; Jean Delsarte ; Henri Cartan ; René de Possel ; Charles Ehresmann ; André Weil ; Jean Dieudonné ; Claude Chevalley) Jacques Roubaud ne peut retenir que Cartan. Toutefois, on aurait tort de croire que l’inventaire correspond à un recensement exhaustif ou cherchant à l’être. Au-delà donc de l’obligation imposée par le lipogramme nous discernons plusieurs critères de sélection significatifs.

50En dehors du fait que la notoriété de la plupart de ces personnages dépasse assez largement le seul cercle des spécialistes, nous percevons le lien entre les recherches dans lesquelles bon nombre d’entre eux se sont rendus célèbres et le contenu des problèmes mathématiques exposés dans le texte. Ainsi Marshall Hall jr a-t-il apporté des contributions importantes à la théorie des groupes et à la combinatoire ; Cantor est connu pour être le créateur de la théorie des ensembles ; Kan, dont on fait mine, comme pour Marshall, de citer précisément l’œuvre : « (voir D. Kan Adjoint Functors Transactions) », alors que le titre subit l’amputation imposée par le lipogramme (Adjoint functors, Transactions of the American Mathematical Society), a produit la formulation abstraite de la découverte de foncteurs adjoints ; Kurosh, réputé pour son travail dans l’algèbre abstraite, a publié la théorie des groupes.

51Même s’il interprète de manière triviale et béotienne cette dernière notion, le lecteur devrait être à même de s’apercevoir que l’énumération des données dans le « long chaînon » du début comporte un manque flagrant...

52Dans ses « Notes sur ce que je cherche31», lorsqu’il tente de cerner les différents champs dans lesquels se développe son écriture, Perec range sous la dimension « ludique » « [s]on goût pour les contraintes, les prouesses, les “gammes”, à tous les travaux dont les recherches de l’OuLiPo m’ont donné l’idée et les moyens », puis il évoque une autre catégorie qui « concerne le romanesque, le goût des histoires et des péripéties ». C’est à n’en pas douter dans une optique comparable que Jacques Roubaud voit dans la rédaction de son texte destiné à La Disparition l’occasion de « réécrire » la biographie de quelques mathématiciens pour la tirer vers la diégèse. C’est ainsi qu’il attribue à Galois l’origine du problème posé ici, « au fin fond du noir, avant sa mort, dans la nuit, Galois grava [...] Mais nul n’a jamais pu savoir la conclusion à quoi Galois comptait aboutir dans son manuscrit non fini », comme si l’opus (Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux) effectivement laissé après sa mort par le jeune homme tragiquement tué en duel contenait la solution à l’énigme qui plane sur le roman.

53De même, il joue sur les mots en suggérant que la cécité de Pontryagin (qui, en fait, a perdu l’usage de ses yeux à quatorze ans à la suite de l’explosion d’une bouteille de gaz) serait due à son incapacité à résoudre le problème : « Pontryagin y passa vingt ans, cessant d’y voir. »

54Ni Perec ni Jacques Roubaud ne s’en sont cachés, leurs écrits ménagent une large place à des souvenirs intimes, des événements personnels, sans toutefois d’étalage complaisant, au point que la trace reste souvent discrète voire travestie. Lors d’une entrevue Perec le déclare hautement : « j’encrypte dans mes textes (et, je le crois bien, dans tous) des éléments autobiographiques32». Dans ce cadre, ils ne font pas mystère de leurs relations avec l’Oulipo auquel ils rendent hommage, parfois de manière indirecte ou détournée, dans plusieurs de leurs ouvrages, quand l’occasion s’en présente. Jacques Roubaud l’affirme sans détour :

« Mon entrée à l’Oulipo a décidé du reste de ma vie de joueur du langage (et, je m’en rends compte a posteriori, d’une bonne partie des années qui ont précédé). Pas seulement en bouleversant peu à peu nombre de mes idées antérieures sur la composition de poésie (sans oublier la prose), sur la nature de la littérature, du langage...33».

55Dans le texte que nous examinons cela constitue une raison supplémentaire de faire advenir certains noms. Par exemple, la présence de Thom dans la liste est certes due à son statut de mathématicien mais il est fort probable que le fait qu’il ait été l’ami de François Le Lionnais et que l’Oulipo en ait fait son invité d’honneur en 1974, ait pesé au moment du choix.

56Il en va de même avec un des collègues de Jacques Roubaud à l’Université de Rennes, Giorgiutti, qui fait partie de son jury de soutenance de thèse, comme il le précisera plus tard, avec un luxe de détails, dans Impératif catégorique :

57« Dans la portion de liste qui recense les enseignants de mathématiques de rang suffisant – les assistants n’y figurent pas – il n’y a que quatre noms d’amis – je dis ʻamisʼ mais ce ne sont pas exactement des amis, ce sont des ʻun peu plus que collègues mais néanmoins amisʼ, comme il est de coutume de dire, et trois seulement parmi eux ont débuté en même temps que moi : Métivier, Michel, qui préside le jury, Houdebine, Jean, et Coatmelec, dont je n’ai jamais su le prénom. Le quatrième, Giorgiutti, Italo, est venu plus tard, après mon retour du service militaire. C’est un élève de Jean-Pierre Serre. Extrêmement modeste, il prétendait que Serre, extrême sommité, ne l’avait accepté comme élève que parce que lui, Italo Giorgiutti, le battait régulièrement au ping-pong. Il fait aussi partie de mon jury. Le seul, en dehors de mon ʻpatronʼ, bien sûr, à pouvoir comprendre ce que je dis34».

58Nous pouvons voir, au passage, que dans les noms figurant dans cet extrait, seul celui de Giorgiutti est conforme à la contrainte.

59Il convient d’ajouter dans cette rubrique les noms de Laurent Schwartz, dont Roubaud a suivi les cours, de Robert Jaulin, que Roubaud avoue admirer35, mais surtout celui de Jean Benabou, ami de Jacques Roubaud, et dont le patronyme – lipogramme oblige – a subi la même transformation que celui de son cousin, Marcel Benabou, devenu, on le sait, Ibn Abbou dans La Disparition. De la sorte, le lien entre ce texte et le roman devient plus étroit encore, puisqu’un personnage réel apparaît sous le nom d’un personnage de fiction. Ce nom occupe incontestablement une place privilégiée puisque d’une part il est retenu malgré l’interdiction de la contrainte, d’autre part il est placé dans une note de bas de page (fait unique dans le roman).

60Dans son manuscrit, Jacques Roubaud a, par inadvertance, laissé échapper un e indésirable : « Pontryagin y passa vingt ans, cessant d’y voir. » Lors de la lecture scrupuleuse que Perec pratique sur toutes les contributions extérieures, il souligne d’un trait les « erreurs » qui contreviennent à la règle lipogrammatique. C’est le cas ici et la phrase deviendra donc finalement « Pontryagin y passa vingt ans, finissant par n’y plus voir du tout. »

61Perec opère en outre quelques autres corrections – que nous détaillons dans le tableau ci-dessous – qui vont toutes dans le sens d’une langue plus fluide, destinée à moins heurter le lecteur par des expressions peu communes, inutilement compliquées ou trop familières dans ce contexte.

« Gauss ou Galois ? L’on n’a jamais su. »

(LD, p. 62)

« Gauss ou Galois on sait pas. » (Manuscrit de Jacques Roubaud)

« Voici : » (LD, p. 62)

« Voici quoi ... »(Manuscrit de Jacques Roubaud)

« Mais nul n’a jamais pu savoir la conclusion à quoi Galois comptait aboutir dans son manuscrit non fini. »(LD, p. 62)

« Mais du manuscrit nul n’a pu, jamais, savoir, quoiqu’il voulait qu’il fût mis au bout » (Manuscrit de Jacques Roubaud)

« Cantor, Douady, Bourbaki, ont cru, » (LD, p. 62)

« Cantor, Douady, Bourbaki aussi ont cru, » (Manuscrit de Jacques Roubaud)

« Donc à la fin, l’on n’a toujours pas la solution » (1).(LD, p. 63)

« Donc à la fin, on sait pas trop » (1) (Manuscrit de Jacques Roubaud)

(1) « Il paraîtrait, dit-on, qu’Ibn Abbou (son cousin plutôt) aurait la solution, mais s’il la connaît, à coup sûr il la tait ! »(LD, p. 63)

(1) « On dit qu’Ibn’abou (son cousin plutôt) a la solution, mais il la dira pas, na ! »(Manuscrit de Jacques Roubaud)

62De la confrontation entre le manuscrit de Perec et celui de Jacques Roubaud, adopté après quelques modifications de détail, il ressort que les aspects jugés les plus importants ont été favorisés dans la version définitive :
– un document plus étoffé ;
– l’exploitation dans le lipogramme d’un langage technique plus authentique (par exemple avec des notations du type « C*-algèbres », laquelle concerne un domaine important de la recherche en analysefonctionnelle, une branche de mathématiques, et que Roubaud choisit d’inscrire ici sous sa forme prononcée, « C-Star ») ;
– une liste de mathématiciens choisis (entre autres, en raison de relations personnelles) ;– une fictionnalisation qui établit un lien avec la trame de La Disparition ;
– un mélange d’humour et de sérieux ;
– une désignation métatextuelle de la contrainte un peu plus discrète et le recours à une langue se rapprochant le plus possible de la « normalité ».

63Les quatre occurrences que nous avons analysées dans cet article, de la trace de Jacques Roubaud dans le roman de Perec La Disparition, nous paraissent, à des degrés divers, significatives de la position adoptée par les deux écrivains face à l’écriture. Dans une large mesure, elles représentent la concrétisation d’une collaboration fertile notamment dans le cadre d’une écriture soumise à une contrainte formelle. Une déclaration de Jacques Roubaud lors d’un entretien pourrait parfaitement correspondre à cette démarche :

Au sein de l’Oulipo, chacun utilise ses recherches propres pour des projets collectifs. Il y a un partage. Et la discussion, le travail en commun nourrissent le travail de chacun36.

64Il y a fort à parier que ces propos auraient reçu la pleine approbation de Perec.

ANNEXES

65

Notes

1  Cl. Roy, Permis de séjour, 1977-1982, Gallimard, 1983, p. 218.

2  Cf. Yû Maeyama : « Font également défaut les deux contributions de Jacques Roubaud : le poème épigraphe “La Disparition” (p. 9) et le passage consacré aux “Maths” (p. 62-63) » (« Les notes préparatoires à La Disparition de Georges Perec », Le Cabinet d’amateur, Revue d’études perecquiennes, 2013. URL : http://associationgeorgesperec.fr/IMG/pdf/MAEY AMA.pdf).

3  Rappelons l’acception que Bernard Magné donne à ce concept : « le métatextuel, défini comme l’ensemble des dispositifs par lesquels un texte désigne, soit par dénotation, soit par connotation, les mécanismes qui le produisent », dans « Le puzzle mode d’emploi. Petite propédeutique à une lecture métatextuelle de La vie mode d’emploi, de Georges Perec », Texte n° 1, Toronto, 1982, p. 71, repris dans Perecollages, Presses Universitaires de Toulouse le Mirail, 1989, p. 33. Rappelons également ses conclusions : « Un roman comme La Disparition ne cesse d’accumuler, du début à la fin, les représentations connotant le lipogramme en E, au point que le livre, en sa totalité, est métatextuel. » (B. Magné, « Métatextuel et lisibilité », Protée, vol. XIV n° 1/2, Département des Arts et Lettres de l’Université du Québec à Chicoutimi, printemps-été 1986, p. 84).

4  Marcel Bénabou, « Oulipo 1966 : le tournant », Fabula-LhT, n° 11, « 1966, annus mirabilis », décembre 2013. URL : http://www.fabula.org/lht/11/benabou.html, page consultée le 27 avril 2015.

5  Pour plus de détails sur l’ensemble des montages, voir notre article « Disparition... en onze lettres, bien sûr ! », dans De Perec etc., derechef. Textes, lettres, règles & sens. Mélanges offerts à Bernard Magné, Éditions Joseph K, Nantes, 2005, p. 309-325.

6  P. Lusson, G. Perec, J. Roubaud, Petit traité invitant à l’art subtil du go, Christian Bourgois, 1969, respectivement p. 99, 140-141 et 92.

7  « Au printemps 1965, il a accompli un grand pas dans l’avancement d’un de ses projets, le “projet de poésie” : il a fait le choix d’un modèle de composition pour son livre en cours. Modèle peu banal, puisqu’il s’agit de rien moins que d’une partie de go. » [Celle qui opposa les deux champions Masumi Shinoara et Mitsuo Takei. Voir la Go Review, avril 1965]. Marcel Bénabou, « Oulipo 1966 : le tournant », op. cit.

8  P. Lusson, G. Perec, J. Roubaud, Petit traité invitant à l’art subtil du go, op. cit., p. 41-42.

9  P. Brunel, L’Imaginaire du secret, Ellug, 1998, p. 118-119.

10  A. Compagnon, La Seconde Main ou le travail de la citation, Seuil, 1979, p. 337.

11  G. Lote, Histoire du vers français, tome IV, « L’alternance des rimes », Presses universitaires de Provence, 1990, p. 267-287.
Voir aussi, à ce sujet : A. Chevrier, Le Sexe des rimes, Les Belles Lettres, Coll. « Architecture du verbe », 1996.

12  J. Roubaud, « Préparation d’un portrait formel de Georges Perec », L’Arc, n° 76 (« Georges Perec »), 1979, p. 57.
Voir encore, à ce sujet J. Roubaud, La Vieillesse d’Alexandre. Essai sur quelques états récents du vers français, Maspero, 1978 : « ...par une singularité de la langue dont le lien, de nature, avec la rythmique fut pressenti autrefois par le rhétoriqueur anonyme qui le baptisa « e femenin », le e muet, marqué sexuellement, supportait pratiquement seul le poids de la contradiction mètre / rythme. »

13  Cf. « Le E dit muet, ou encore féminin, caduc, instable, concentre régulièrement l’attention dans les discours tenus sur la langue française, du XVIe siècle à nos jours. Parce qu’il sert à la formation du féminin et qu’il caractérise les rimes dites féminines, parce qu’il relève d’un traitement particulier dans la métrique française classique, et ne trouve pas son équivalent dans le système phonétique d’autres langues, il s’est peu à peu vu investi par écrivains et théoriciens des deux sexes de valeurs de féminité, puis de poéticité et de francité » (Ch. Planté, « Voilà ce qui fait que votre e est muette », dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, n° 11, « Parler, chanter, lire, écrire », 2000).

14  [Question du journaliste] « Quels livres de métrique recommanderiez-vous pour comprendre le nombre et le rythme dans vos poèmes ? Jacques Roubaud : à vrai dire, aucun. » « Les mathématiciens sont mathématiciens, et pas poètes », Libération, 28/02/2008.

15  J. Roubaud, « Préparation d’un portrait formel de Georges Perec », op. cit., p. 57.

16  Pour un éventail plus complet, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse : « Lire La Disparition », Université de Toulouse-le-Mirail, décembre 1992.

17  Véronique Montémont, dans l’échange de courriels que nous avons eu avec elle à l’occasion de cette étude, souscrit volontiers à cette lecture et ajoute pour sa part que « l’art toujours du chant-combat » (noir pour blanc) renvoie au go, ou plus exactement à l’usage du poème (chant) comme substitut de la partie (combat). Le go est un trait d’union assez indiscutable entre eux ».

18  « Chaque fois que, dans un passage de la narration, une parenthèse me paraît s’imposer, je l’ouvre. En conséquence, il m’arrive d’ouvrir une parenthèse, de m’y engager à la suite de ma narration, puis, dans cette parenthèse, d’en ouvrir une autre ; et, dans cette deuxième parenthèse, d’en ouvrir une troisième, une quatrième ; etc. » (J. Roubaud, La Bibliothèque de Warburg : Version mixte, Seuil, Coll. « Fiction & Cie », 2002, p. 61).

19  Pour plus de précisions sur le noir et le blanc chez Roubaud on consultera avec profit les chapitres correspondants (p. 64-78 et p. 80-89) dans V. Montémont, Jacques Roubaud : l’amour du nombre, Presses Universitaires du Septentrion, 2004.

20  J. Roubaud, Poésie, etcetera : ménage, Stock, 1995, p. 212.
Notre choix aurait également pu se porter sur d’autres vers, plus connus sans doute, au sens plus immédiatement perceptible, quoique non dénués d’ironie :
 « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre / il laboure les mots, qui sont comme un grand champ /
où les hommes récoltent les denrées langagières ; // mais la terre s’épuise à l’effort incessant !
/ sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
/ le monde étoufferait sous les paroles mortes. »
(J. Roubaud, « Le Lombric » dans Les Animaux de tout le monde, Seghers Jeunesse, 2004).

21  « or ce qui disparaît, le e n’implique véritablement l’effacement que de deux sons vocaliques de la langue [...] l’effondrement de la brique sonore essentielle à l’équilibre de la langue avant le “moderne ” »
(J. Roubaud, « Préparation d’un portrait formel de Georges Perec », op. cit., p. 57).

22  J. Roubaud, « La contrainte créatrice », Le Monde, 12 mars 1982.

23  Cf. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »,
Baudelaire, Les Fleurs du Mal : « Spleen et idéal », quatrième poème intitulé « Spleen ».

24  J. Roubaud, « La mathématique dans la méthode de Raymond Queneau », dans Atlas de littérature potentielle, Gallimard, Coll. « Idées », 1981, p. 55.

25  J. Roubaud, « Préparation d’un portrait formel de Georges Perec », op. cit., p. 60.

26  Pour un relevé exhaustif voir notre thèse, op. cit., p. 404-406.

27  Pour une étude en détail de cet ouvrage, voir notre article : « Arago Jacques de B à Z », (Étude de l’écrit lipogrammatique de J. Arago, Voyage autour du monde sans la lettre A.) dans actes du colloque « Les Arago, acteurs de leur temps » (Perpignan 12–14 novembre 2003), Archives Départementales des Pyrénées Orientales, 2009, p. 207-237.

28  J. Roubaud, Mathématique : récit, Seuil, Coll. « Fiction & Cie », 1997, chapitre I, « Incipit vita nova », p. 11.

29  Nous tenons à remercier ici Martine Vergnac, notre collègue et néanmoins amie (cette formule devrait trouver sa justification après la lecture d’une des citations de Jacques Roubaud un peu plus bas) qui a aimablement accepté de nous guider dans les mystères du langage mathématique et nous a fourni toutes les indications « techniques » qui suivent.

30  J. Roubaud, « Notes sur la poétique des listes chez Georges Perec », dans B. Didier et J. Neefs (dir.), Penser, Classer, Écrire : de Pascal à Perec, Presses universitaires de Vincennes, Coll. « Manuscrits Modernes », 1990, p. 207.

31  « Notes sur ce que je cherche », dans Penser/Classer, Hachette, « Textes du XXe siècle », 1985, p. 10.

32  Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner, L’Arc, n° 76, 1979, p. 5.
Voir aussi : « presque aucun de mes livres n’échappe tout à fait à un certain marquage autobiographique », « Notes sur ce que je cherche », op. cit., p. 10-11.

33  J. Roubaud, La Bibliothèque de Warburg : Version mixte, Seuil, Coll. « Fiction & Cie », 2002, p. 246.

34  J. Roubaud, Impératif catégorique, Seuil, Coll. « Fiction & Cie », 2008, § 87.

35  « En ces quelques pages je vous ai fait part de mon admiration [...] pour Robert Jaulin, [...] pour Jean Benabou. », J. Roubaud, Impératif catégorique, op. cit., § 77.
À propos du second, on consultera aussi : J. Roubaud, « Esquisse d’un portrait de Jean Bénabou, catégoricien », Images des Mathématiques, CNRS, 2011. En ligne, URL : http://images.math.cnrs.fr/Esquisse- d-un-portrait-de-Jean.html.

36  J. Roubaud, « Je construis des livres qui ont une organisation interne réfléchie », propos recueillis par Nathalie Crom, Télérama,n° 3346, 26 février 2014, p. 6-10.

Pour citer cet article

Marc PARAYRE (2018). "TRACES DIRECTES OU INDIRECTES DE JACQUES ROUBAUD DANS LA DISPARITION DE GEORGES PEREC". Revue Cahiers Roubaud - Cahier n°1 : Perec/Roubaud | Cahiers.

[En ligne] Publié en ligne le 28 août 2018.

URL : http://roubaud.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=335

Consulté le 5/12/2019.

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Dernière mise à jour : 22 novembre 2018

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