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Avant-propos

frPublié en ligne le 14 décembre 2015

1Les textes publiés par Jacques Roubaud constituent indiscuta-blement une œuvre, en cours de constitution certes, mais déjà reconnue comme telle, dans sa cohérence comme dans sa diversité. Qui l’aborde en son entier est d’abord frappé par son apparente hétérogénéité : essais et travaux sur les troubadours, le sonnet au XVIe siècle, l’alexandrin, le rythme, la poétique ; recueils de poèmes ; travaux oulipiens ; récits de caractère autobiographique ; récits de fiction ; vies brèves ; « proses orales » ; adaptations et traductions… Hétérogénéité des formes, mais dans un champs homogène, celui de la production littéraire. En revanche, le fait que Jacques Roubaud soit aussi mathématicien pourrait être perçu, de prime abord (et suivant en cela une certaine tradition de la critique et de la théorie littéraires), comme une hétérogénéité plus radicale : « Dans un ouvrage proposé à la lecture pour d’autres motifs que ceux de la transmission d’un savoir, d’une découverte scientifique, philosophique, historique ou autre, les abstractions, les enchaînements d’hypothèses, de raisonnements et de fins sont de véritables obscénités »1. La pratique de la mathématique, bien au contraire, a seule permis à Jacques Roubaud écrivain de mener les « investigations abstraites et formelles »2 indispensables à sa conception du poétique et de les mettre en œuvre concrètement dans ses productions littéraires.

2L’attestent d’abord la proximité de sa recherche « abstraite et formelle » avec l’Oulipo, puis son inscription active et constante dans les activités oulipiennes, mais aussi ses travaux sur le nombre et le rythme, ou bien encore, plus récemment, Mathématique :, branche trois du « projet de mémoire » qu’une branche quatre prolongera : Poésie : – la commune « notation différentielle » (les deux points) mettant en miroir les deux pôles et leur « entrelacement ».

Je voudrais qu’on ne s’étonne pas trop de voir présentés ici à la fois une recherche de pure mathématique (théorie des catégories, descente) et une participation à une entreprise théâtrale (Graal-théâtre). L’insistance avec laquelle est ainsi affirmée une cohérence d’ensemble n’ambitionne nullement de dissimuler la dispersion considérable dont témoignent ces exemples ni l’autonomie irréductible de chacun des domaines superficiellement évoqués. Mais il existe cependant, dans l’intérêt porté aux catégories, au Graal, comme à la poésie japonaise ou à la prose invisible de Jane Austen, … au moins assez de justifications, assez d’analogies et d’éléments communs pour forger de proche en proche une chaîne de proximités, au plus une réelle intention unifiante.3

3Ce n’est donc pas sans dessein que Roubaud passe d’un champ à l’autre, ou d’une forme à l’autre : on sait qu’il a plusieurs fois placé de façon délibérée et ostentatoire ses « compositions » sous la bannière d’un projet, projet totalisant qui vise à réguler sa propre expérience du temps – temps ou espace (métaphoriquement) à combler par l’écriture.

4Saisir une telle œuvre impliquerait donc, idéalement, un lecteur susceptible de connaître et de maîtriser toutes ses facettes et tous ses référents, ne fussent-ils convoqués que pour subir une révocation ; en même temps que son œuvre, Roubaud construit l’image (la « piction ») d’un lecteur/spectateur idéal, un lecteur entraîné dans la constitution d’une œuvre-texte, d’une œuvre-vie tout à la fois, au dessein toujours affiché et peut-être toujours tu. Comme une toile tissée où se prendre – et prendre l’autre ? Et ce spectateur/lecteur idéal fictif se donne, à plusieurs reprises, parfois très explicitement, comme substitut à une absence qui a pu prendre dans le temporel plusieurs visages – la démarche, ici, est plus que démarche de mémoire, elle a rapport à l’ombre, à la nécessité d’inscrire/de s’inscrire sur le papier comme image-mémoire du mort futur.

5Ce volume n’a pas l’ambition d’éclairer les « compositions » de l’écrivain Jacques Roubaud en leurs moindres recoins ; plutôt d’inviter à y pénétrer, en proposant quelques portes d’entrée.

6Une première section du volume rassemble différentes études, autant de regards portés sur tel ou tel texte, tel ou tel aspect de la démarche roubaldienne – sans l’ambition de quelque discours définitif qui ceindrait l’œuvre de grilles de lecture irrécusables. Il faut dire ici la difficulté d’appréhension des œuvres de Roubaud (en même temps que leur – presque – générale facilité d’accès, à première lecture), qui tient sans doute aux réseaux tissés d’un texte à l’autre, des textes à leurs référents, réels et textuels, mais également au caractère encore inachevé de l’œuvre. ‘Le grand incendie de Londres’, La Boucle, Mathématique : ne peuvent actuellement produire qu’une lecture partielle, que devraient compléter les branches suivantes – d’autant plus que ces textes mettent en scène, sinon les limites de leur lisibilité actuelle, du moins le sens (y compris dans l’espace imaginaire qu’ils construisent et déploient) qu’ils n’acquérront qu’avec l’achèvement du projet. A moins qu’il ne s’agisse, aussi, d’une stratégie rhétorique de l’attente et de l’énigme…

7La deuxième section propose des entretiens : « Mandrin au cube », donné par Jacques Roubaud à Pierre Lartigue en 1977 à l’occasion de la publication d’Autobiographie, chapitre dix, et deux entretiens inédits, réalisés pour ce volume, l’un avec Jacques Roubaud, l’autre avec Pierre Lusson.

8La troisième section offre un certain nombre de textes de Jacques Roubaud : des textes réédités, quasi introuvables pour la plupart, et un inédit, fragment de la future branche quatre de la « prose de mémoire ». Réunis, ces textes constituent involon­tairement une sorte de parcours dans l’œuvre, en tout cas en éclairent certains aspects. Leur réédition ou publication ici a été souhaitée par Roubaud ou acceptée par lui à notre suggestion.

9Un état de la bibliographie de l’auteur achève le volume.

10Enfin, celui-ci est accompagné d’un enregistrement, par Jacques Roubaud lui-même, de trois textes : « Dire la poésie », qui fait mieux entendre que nul autre la poésie telle que la conçoit/l’écoute/la parle l’auteur ; « Tombeaux de Pétrarque » et « RVF 1-14 », dont le rappro­chement dit la présence perdurable de Pétrarque dans l’imaginaire roubaldien et manifeste une pratique poétique de l’appropriation et de la recomposition essentielle à l’ensemble de sa démarche.

11Nous ne saurions terminer cet avant-propos sans dire notre très vive gratitude à Jacques Roubaud (et aussi à deux de ses « vieux complices », Pierre Lartigue et Pierre Lusson, et à Marie Borel pour les photographies qu’elle nous a autorisés à reproduire avec le Traité de la lumière), qui a su accompagner la composition de ce modeste ensemble avec une aménité toujours égale et une disponibilité chaleureuse. Cet ensemble, comme le souhaitaient les deux lecteurs assidus de ses textes que nous sommes, est aussi un peu le sien — mais nous en assumons pleinement les imperfections…

Notes

1 J. Roubaud, La Boucle, Seuil, 1993, p. 287.

2 Ibid.

3 J. Roubaud, « Description du projet », Mezura, n° 9, 1979, p. 3.

Pour citer cet article

Dominique Moncond’huy, Pascaline Mourier-Casile (2015). "Avant-propos". Revue Cahiers Roubaud - Textes critiques | La Licorne, 1997.

[En ligne] Publié en ligne le 14 décembre 2015.

URL : http://roubaud.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=97

Consulté le 23/11/2017.

A propos des auteurs

Dominique Moncond’huy

  Maître de Conférences à l'Université de Poitiers (Littérature française du XVIIe siècle), où il est co-responsable du groupe « Lisible/Visible ». Il s'intéresse au théâtre et aux rapports entre poésie et peinture dans la période pré-classique. Il a donné, outre divers articles (sur Scudéry, Tristan l'Hermite, Racine…), une édition critique du Cabinet de Monsieur de Scudéry (avec Ch. Biet, Klincksieck, 1991) et de La Mort de César du même Scudéry (STFM, 1992). Il s'intéresse également à la poésie contemporaine. Il est enfin directeur de La Licorne, dont il a dirigé ou co-dirigé plusieurs numéros, notamment « Le tombeau poétique en France » (1994, n° 29).

Articles du même auteur :

Pascaline Mourier-Casile

  Professeur à l’Université de Poitiers ; co-directeur (avec H. Béhar) du « Centre de Recherches sur le surréalisme » (Paris III) et de sa revue, Mélusine ; co-responsable (avec D. Moncond’huy) du groupe d’études « Lisible/Visible » (Poitiers). Ouvrages : A. Breton Explorateur de la Mer Moire. Trois lectures d’« Arcane 17 » (PUF, 1986) ; De la chimère à la merveille. Recherches sur l’imaginaire fin de siècle et surréaliste (L’Age d’homme, 1986) ; « Nadja » d’André Breton (Gallimard, coll. « Foliothèque », 1994). Nombreux articles, notamment sur les rapports texte/image (dont « L’œil de Cendrars », RSH, 1989 ; « Pour une érotique de l’image : le surréaliste et la peinture », dans Les Fins de la peinture, Desjonquères, 1990 ; « Le poème-objet ou l’exaltation réciproque », La Licorne, 1992, n° 23 ; « Miró/Breton, Constellations : cas de figure », La Licorne, 1995, n° 35).

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Dernière mise à jour : 16 janvier 2017

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